L’ESSENTIEL

6 Août

Aider Haïti à sortir de la dépendance humanitaire

LE MONDE / 06.08.10 | 14h38  •  Mis à jour le 06.08.10 | 15h29

Dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, les habitants déblaient les décombres à mains nues. Sur les rares chantiers en cours, munis de simples seaux en plastique, parfois de pelles, ils déversent à longueur de journée la terre, les fers à béton, les briques, les gravats, tout ce que le séisme a laissé de leurs maisons, à même les trottoirs et les rues, dans l’attente du passage hypothétique des quelques camions financés par l’USAID (la coopération américaine), chargés de débarrasser la ville des 20 millions de m3 de débris laissés par le tremblement de terre. "A ce rythme, il y en a pour dix ans", nous ont dit les Haïtiens.

Tout le monde sait qu’il faudra du temps pour reconstruire. Du temps et de l’argent. Celui qu’ont promis les Etats bailleurs de fonds, lors de la conférence de New York, en mars. Encore faudrait-il que les engagements soient tenus. Et vite. Pour que cette fois, enfin, Haïti ait une vraie chance de se relever.

En attendant, l’élan de solidarité internationale aura injecté 2 milliards de dollars (1,5 milliard d’euros) dans l’économie haïtienne. Cette aide massive et spontanée représente le tiers du PIB 2010 d’Haïti (6,5 milliards, en 2009, moins la contraction de 8,5 % due au séisme). Une perfusion sans précédent pour une opération humanitaire internationale dans un pays aussi pauvre. Cet argent a sauvé et sauve encore des vies. Abris, nourriture, eau potable, soins de santé, les services offerts par les organisations humanitaires sont massifs et essentiels, même si la situation des sinistrés reste très précaire.

Il a aussi créé près de 150 000 emplois et fait donc vivre des centaines de milliers de familles haïtiennes sur un train de vie sans commune mesure avec la réalité du marché local du travail ; à qualification égale, les salaires sont au moins deux fois supérieurs dans les organisations non gouvernementales (ONG).

Mais cette manne humanitaire a aussi des effets déstabilisateurs sur l’économie. Elle fait monter les prix (de l’immobilier en particulier). Elle génère un risque d’inflation salariale et crée de nouvelles distorsions sociales. Elle ébranle également le système haïtien de médecine de classes. La gratuité généralisée des soins, qui a suivi le tremblement de terre, et l’arrivée des secours d’urgence, l’ouverture en masse des dispensaires, cliniques et hôpitaux mobiles des ONG, parfois, il faut le dire, devant leurs portes, ont condamné à la fermeture nombre d’établissements privés, épargnés ou pas par le séisme, mais privés de ressources après avoir, eux aussi, fourni leur part de l’aide aux sinistrés.

C’est l’un des paradoxes du moment en Haïti. Grâce à l’intervention temporaire des ONG, les plus pauvres n’ont jamais été aussi bien soignés tandis que les plus riches, qui étaient les seuls avant le séisme à pouvoir accéder à toute la gamme des soins, s’expatrient désormais pour se faire soigner selon leurs standards habituels. Les milieux médicaux haïtiens, très proches de l’élite économique et politique, sont d’ailleurs de plus en plus mobilisés contre cette concurrence omniprésente.

La décision des autorités de santé de ne plus garantir, à compter du 12 juillet, que la gratuité des médicaments dans les établissements qu’elles contrôlent est sûrement révélatrice de l’efficacité de leur lobbying actif. L’argent mobilisé pour les opérations humanitaires offre enfin le spectacle à haute tension d’une capitale en ruine, de moins en moins sûre, sillonnée du matin au soir par des 4 × 4, presque exclusivement occupés par des expatriés, qui, une fois leurs tâches du jour terminées, se rendent en convoi de leur base à leur lieu de villégiature exclusif, livrant à une population haïtienne miséreuse la vision de leur aisance relative mais bien réelle.

Il n’est guère étonnant que les humanitaires soient désormais pointés du doigt dans la presse locale. Façon de sommer le gouvernement haïtien d’agir, lui qui presse au contraire les ONG de rester parce qu’il n’a pas aujourd’hui d’alternative. Ces faits pourraient relever de l’anecdote s’ils n’étaient que les effets secondaires d’un progrès social en marche et destiné à durer. Or, rien n’est moins sûr.

En 2011, selon un scénario déjà observé ailleurs, l’injection humanitaire devrait être de moitié moins généreuse, et se limiter à 1 milliard de dollars. Le dispositif restera important mais devra s’adapter. Des cliniques mobiles vont fermer. L’offre de soins va de nouveau se réduire et, pour une part, redevenir payante, ce qui en exclura de nouveau les plus -pauvres.

En 2012, il pourrait bien ne rien rester de cette perfusion unique par ses proportions si, d’ici là, l’Etat haïtien et la communauté des Etats ne prennent pas le relais efficace de l’élan humanitaire initial. L’inertie actuelle du gouvernement et de l’administration, même s’ils ont eux-mêmes été durement frappés par le séisme, les retards à l’allumage de la commission intérimaire de reconstruction d’Haïti, tout comme la réticence des Etats à verser l’argent pourtant promis (à peine une centaine de millions de dollars sur plus de 5 milliards d’engagements sur deux ans) n’augurent malheureusement rien de bon.

Selon les observateurs, le leadership politique, l’expertise, les projets concrets, réalistes, font cruellement défaut. Emergeraient-ils à la faveur des élections prévues le 28 novembre, ou de la stratégie d’assistance technique de certaines agences onusiennes, qu’il faudra du temps pour qu’ils diffusent un surplus de croissance et de richesse dans l’ensemble de l’économie haïtienne.

L’analyse du plan d’action pour le relèvement et le développement national d’Haïti, présenté, en mars, à New York est à cet égard malheureusement révélatrice. A échéance de dix-huit mois, malgré la récession économique, il prévoit deux fois moins de crédits pour la relance des secteurs productifs (commerce, agriculture, tourisme) que pour l’augmentation des effectifs de policiers et de magistrats : 108 millions de dollars d’un côté, 215 de l’autre.

Or, le temps est compté. Haïti ne peut plus attendre. Si rien ne vient le relayer à due proportion (30 % du PIB cette année, 15 % l’an prochain), l’élan de solidarité, né au lendemain du 12 janvier, apparaîtra pour ce qu’il était en réalité : une bulle humanitaire. Et quand une bulle explose, ce sont toujours in fine les plus faibles qui en paient le prix le plus fort.

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