POINTS DE VUE / COMMENTAIRES

17 Août

Haïti : les habits neufs de la colonisation

Pourquoi une nouvelle donne est nécessaire en Haïti après le tremblement de terre du 12 janvier

Par Kern Grand-Pierre / lundi 16 aout 2010 / grioo.com





Le séisme dévastateur du 12 Janvier dernier occupe encore nos esprits et fait parfois verser des larmes aux plus endurcis. Comment ne pas se sentir concernés face a une pareille hécatombe même six mois plus tard, sachant que les séquelles de cette destruction massive sont plus présentes que jamais dans cette Haïti où, semble-t-il, la vie et la mort se côtoient quotidiennement dans un environnement lugubre et kafkaesque dont l’horreur dépasse l’imagination.


Quand 15 000 ONG opèrent dans un petit pays comme le notre, il y a lieu de se demander pourquoi cette attention intense et quel est le but ultime d’un contingent si important de donneurs d’aide dans un espace pas plus grand que l’Etat de Maryland ?

Kern Grand-Pierre

On aura beau discourir sur l’incompétence de ce gouvernement qui ne gouverne rien et sur l’indifférence des acteurs principaux plus motivés par le potentiel des milliards de dollars de la communauté internationale que par la recherche de solutions fiables pour un million sept cent mille de nos frères et sœurs qui dorment á la belle étoile sous des tentes de fortune faites de draps fins et de boites en carton.
On aura beau discourir sur l’irresponsabilité des uns et des autres dans ce pays meurtri mais la nation s’enlise jour après jour dans une situation de tutelle á peine voilée où ceux qui décident de notre avenir en tant que peuple libre et indépendant ne sont plus des nationaux mais une camarilla de profiteurs de tous bords et de tous poils, avec en tête 15 000 ONG pour la plupart utiles et incontournables mais parfois opportunistes et condescendantes.







Sans l’aide humanitaire massive qu’auront apportée les organisations étrangères comme Médecins sans Frontières á ce pays au lendemain du séisme, les conséquences auraient été encore plus lourdes, et c’est un fait. Mais quand 15 000 ONG opèrent dans un petit pays comme le notre, il y a lieu de se demander pourquoi cette attention intense et quel est le but ultime d’un contingent si important de donneurs d’aide dans un espace pas plus grand que l’Etat de Maryland ?
Quand on ajoute á l’équation l’omniprésence de l’ONU, qui faisait déjà partie de notre paysage depuis le forcing de 2004 qui a obligé Jean-Bertrand Aristide á aller redécouvrir ses racines africaines, et l’influence illimitée d’un poids lourd comme Bill Clinton dans le dossier Haïti et tout ce qui s’y rapproche, il y a lieu de se demander si le 12 Janvier n’a pas fait qu’accélérer un train qui était déjà en marche, en d’autres termes la recolonisation de la République d’Haïti.


Il faudrait être résolument inepte et naïf pour croire que les anciennes puissances coloniales accoquinées aux minis-puissances régionales comme le Brésil de Lula et le Venezuela de Chavez vont mettre de côté leurs dispositions paternalistes á l’endroit du pays dysfonctionnel que nous sommes pour faire á notre place ce que nous devrions être capables de faire pour nous-mêmes après deux siècles comme hommes libres

Kern Grand-Pierre

Ce tremblement de terre meurtrier aura été la proverbiale goutte d’eau qui a fait déborder le vase en mettant à nu la quasi-inexistence des institutions étatiques qui, dans tout autre pays autre que le nôtre, se seraient mises en branle pour sauver beaucoup de ces milliers des nôtres qui ont attendu des jours durant une aide qui n’est jamais venue. Jusqu’á leur dernier soupir.




Préoccupés par leurs motivations mesquines et sans grandeur, les politiciens véreux á qui le peuple Haïtien a confié sa destinée n’ont jamais pensé á élaborer un plan d’urgence pour des cataclysmes d’aucune sorte tel un simple cyclone, voir un séisme de cette magnitude.
S’il est vrai que les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent, c’était donc littéralement un suicide collectif quand le petit peuple des bidonvilles se jeta dans la piscine de l’Hôtel Montana pour imposer René Préval.
D’autre part, on aura beau discourir sur l’apport indispensable de la diaspora qui soutient le pays avec des transferts annuels de 2 milliards de dollars et sur la nécessité de l’intégrer dans tout plan de reconstruction véritable, mais la diaspora elle-même, avec toute sa bonne volonté n’est ni prête ni structurellement équipée pour être une force positive à l’intérieur du pays, á ce carrefour déterminant pour l’avenir de la nation. Ou ce qui en reste.


on aura beau discourir sur l’apport indispensable de la diaspora (…) mais elle-même, avec toute sa bonne volonté n’est ni prête ni structurellement équipée pour être une force positive à l’intérieur du pays, á ce carrefour déterminant pour l’avenir de la nation. Ou ce qui en reste. Combien sont prêts á laisser le confort des capitales occidentales pour réintégrer un milieu hostile comme Haïti où la diaspora est vue comme une machine á transferts ?

Kern Grand-Pierre




© daylife

Combien sont prêts à laisser le confort des capitales occidentales pour réintégrer un milieu hostile comme Haïti où la diaspora est vue comme une machine á transferts ou un ATM mais non comme des citoyens à part entière ? Il est clair qu’il n’y a pas un plan de reconstruction d’Haïti par les Haïtiens puisque nous n’avons évidemment pas les moyens de reconstruire tous seuls d’une part, et puisque nous n’avons pas un leadership à la hauteur d’un moment historique de cette ampleur.
Il faudrait être résolument inepte et naïf pour croire que les anciennes puissances coloniales accoquinées aux minis-puissances régionales comme le Brésil de Lula et le Venezuela de Chavez vont mettre de côté leurs dispositions paternalistes à l’endroit du pays dysfonctionnel que nous sommes pour faire à notre place ce que nous devrions être capables de faire pour nous-mêmes après deux siècles comme hommes libres.
La reconstruction des immeubles, si reconstruction il y aura, n’est qu’un pas dans la reconstruction de la nation.
Le modèle institutionnel d’avant le 12 janvier ayant lamentablement échoué, il nous faut une nouvelle donne, une nouvelle définition de l’homme haïtien, une nouvelle orientation pour notre pays ou nous foncerons tête baissée dans une ère de colonisation de convénience, cette fois-ci amicale mais pérenne.


Kern Grand-Pierre est le Directeur Général du journal bi-mensuel Haiti Infos publié á New York

Email: kgp@haitiinfos.com

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