LESLIE PEAN : ELECTIONS, MISSION IMPOSSIBLE

9 Nov

La mission impossible des élections contre la continuité des kidnappings et des assassinats

Débat : par Leslie Péan* / ALTERPRESSE / mardi 9 novembre 2010

Jude Célestin et les candidats INITÉ ont assisté à leur propre enterrement organisé le 1er novembre dernier par les étudiants de la faculté d’ethnologie de Port-au-Prince. Les réfugiés sous les tentes au Champ-de-Mars ont applaudi à l’événement. Le président Préval n’y a pas vu une partie de plaisir, visiblement étonné par l’absence de fleurs autour du cercueil drapé des couleurs jaune et vert de INITÉ et portant le numéro 10. Impuissant devant le constat désopilant de son propre gâchis. Faible devant la charge d’alarme d’une métaphore dont il ignore les secrets. Jude Célestin ne décolle pas. Il a du plomb dans l’aile. L’héritage du chef de l’État est encombrant. Mais au lieu d’accepter sa dépréciation dans l’opinion nationale et internationale comme rançon de son incompétence, il a décidé de continuer dans son aveuglement. La population haïtienne doit être emmurée dans un cauchemar de violences. La révolte des zombis gronde aux quatre coins du pays. Mais l’opposition démocratique ne semble pas avoir les moyens de sa politique afin de prendre toutes les mesures pour sortir Haïti des fantasmes mortels de INITÉ et de l’univers nocturne dans lequel ce regroupement veut enfermer Haïti.

Se pase pran m, ma pase chèche w

La situation d’enfer créée par le séisme du 12 janvier 2010 a fait naitre de nouvelles occasions pour les milieux affairistes. Et depuis, la réalité du pouvoir concentrée entre les mains du chef de l’État ne cesse de se manifester dans toute sa vigueur. Des décrets d’urgence ont été publiés et des postures de combat sont prises pour bloquer la révolution structurelle qui ne cesse de frapper aux portes d’Haïti. Des postures qui se sont révélées incapables de promouvoir le bien-être pour la grande majorité de la population. Le séisme du 12 janvier 2010 s’est révélé une occasion d’introspections perdue pour l’équipe au pouvoir. Une occasion de refaire l’État haïtien sur des fondements non élitistes.

En effet, en Haïti, l’État faible est l’obstacle à la création et à la distribution de la richesse. L’absence de vie économique privée indépendante a un impact négatif sur l’autonomie du politique. Les dictateurs chaussent les bottes de leurs prédécesseurs pour permettre à leurs clans de s’enrichir sur le dos du peuple qui croupit dans la misère. Le pays est cloué dans le sous-développement avec « un petit groupe » qui a besoin de l’État marron pour avoir des contrats de monopole. Les dirigeants de l’État marron et du « petit groupe » s’arrangent comme larrons en foire. Se pase pran m, ma pase chèche w. Ces dirigeants protègent leurs arrières en s’assurant que les gouvernements qui se succèdent maintiennent cet arrangement qui fait descendre Haiti dans les profondeurs de l’abime. L’opposition démocratique est aussi victime de cet engrenage de la misère. Les formations politiques qui tentent de s’organiser n’ont que de faibles moyens matériels. Leurs efforts pour changer les structures et faire l’histoire sont souvent vains. Le président Préval en utilisant la corruption s’est emparé de nombre de leurs militants en garantissant à ces derniers leur réélection. Une campagne électorale coûte cher et les clés du trésor sont entre les mains d’un petit groupe composé entre autres des officiels du gouvernement, de la bourgeoisie et de la mafia de la drogue.

Pou souse yon ti zo

Telle est la tare congénitale que les Haïtiens charrient depuis 1804 et dont ils ne peuvent rompre le cycle malgré leurs efforts. Le marasme est réel. Avec un État toujours dans la dèche et une classe politique qui dépend de cet État pour trouver un emploi et nourrir sa famille, c’est la consécration d’une ère de ténèbres. Ainsi, la lutte politique se résume à la lutte pour les emplois dans le secteur public.

Dans ces conditions de misère, rares sont ceux qui échappent à la corruption. Cette dernière a la part belle pour acheter les consciences. Pou yon djob osnon yon kontra ak leta, pou souse yon ti zo, pa gen prensip ki kenbe. Sa rèd. Moun ki rive kenbe se moun ki pa pè soufri pou bagay yo change. Jodia gin nan diaspora ampil moun ki pa bezwen kontra ak lajan leta pou yo viv. Se sak fè leta pè moun sa yo ke li pa ka achte konsians yo fácil. Mais la gangrène de la corruption n’arrive pas à asservir toute la population. Des courants politiques minoritaires refusent de participer à la curée et ces courants trouvent en diaspora d’importants relais. L’émigration haïtienne constitue un réservoir de talents indépendants qui ont les moyens matériels pour vivre sans avoir besoin de se courber devant le pouvoir et de faire allégeance aux seigneurs de Port-au-Prince.

Contre la politique spaghetti

Le système maléfique haïtien craque de partout. Les liens d’aide et de protection tissés pour empêcher un soulèvement général, un leve kanpe, ne sont plus garantis. Le clientélisme néfaste a atteint ses limites car les avantages réciproques entre patrons et clients ont disparu. Le système haïtien a cultivé l’ignorance du peuple pour pouvoir mieux se l’attacher par l’émotion et les sentiments. Mais le manque de connaissances a réagi sur la production qui a décliné comme une peau de chagrin. En dépendant de plus en plus de l’assistance étrangère, l’État marron n’a plus les moyens de maintenir ses réseaux d’allégeance. Facteurs démographiques, intensification des communications (radio, téléphone, télévision, internet) et pouvoir d’achat de la diaspora rendent caduques les ruses du statu quo. Le conflit antagonique que les Grecs avaient noté entre le devoir envers la collectivité et la réalisation de soi est plus que jamais en vigueur en Haïti. En effet, la réalisation de soi met souvent en veilleuse le Sujet et la raison au détriment du collectif.

Le dernier rempart consistant à empêcher la double nationalité est fissuré du fait même que les candidats sont obligés de venir faire campagne en diaspora pour avoir des ressources financières afin de poursuivre leurs campagnes. Le changement frappe aux portes d’un système social longtemps condamné qui utilisait l’exil comme sa dernière carte pour éloigner les éléments porteurs de changement. Les liens féodaux qui ligotent la population dans sa condition misérable sautent. Nous passons d’un temps où l’Haitien se définissait par ses liens semi-féodaux à autrui à un autre temps où l’Haitien va se définir par le discours de vérité qu’il est capable ou “obligé de tenir sur lui-même [1].” Un autre temps qui passe par la fin de la politique spaghetti [2] pour permettre à tous les Haitiens de participer à la vie nationale dans un État de droit. Une participation qui est le thème central de la campagne électorale de Jean-Henry Céant avec le slogan tout moun ladan l.

Les dénonciations de distribution d’armes du parti INITÉ

Cette crise qui perdure en Haïti n’a pas que des effets matériels. Elle a aussi des effets psychologiques. Comme Pierre Bourdieu l’a montré dans « La misère du monde », les gens sont pris au piège. L’immense majorité manifeste de manière spontanée contre le mauvais sort qui lui est fait. Mais elle n’a pas les moyens pour prendre sa propre cause en main sur la durée et le gouvernement prend toutes les mesures pour éloigner d’elle tous ceux qui ont une consciente pensante et qui peuvent organiser le changement. Les distributions d’armes pour intimider l’électorat le jour du scrutin s’inscrivent dans cette logique.

C’est ce que justement Jacques Édouard Alexis, ancien premier ministre et candidat à la présidence, a dénoncé le 6 octobre dernier au siège central de sa campagne électorale. Même constat le 9 octobre pour la sénatrice Edmonde Supplice Beauzile dans le Plateau Central où des armes de guerre de type M-16 ont été distribuées aux candidats dans les milieux liés au parti INITÉ. La dénonciation de distribution des armes est soutenue par le journaliste Cyrus Sibert de Réseau-Citadelle qui fait état de deux distributions d’armes les 13 et 16 octobre 2010 dans le Nord et particulièrement au Cap-Haitien. Les armes sont des pistolets, calibre 9 mms, modèle Glock 17, distribuées par des hommes d’affaires. Également un stock d’armes contenant des M14, AK47 et T65 cachées dans la localité de Limonade depuis 2004 a été distribué à des militants appartenant au parti au pouvoir. Des informations similaires sont également données par le leader paysan Chavannes Jean-Baptiste. En effet pour le coordonnateur du Mouvement des Paysans de Papaye (MPP), deux distributions d’armes ont eu lieu. La première a été effectuée à Hinche (Centre), et la seconde à Maïssade, sous la direction de l’ex-député Willo Joseph. Selon le leader paysan, au moins 18 enfants sont détenteurs d’armes à feu. Enfin la candidate Myrlande Manigat a déclaré le 2 novembre au Funglode à Santo Domingo qu’elle « dispose d’informations fiables selon lesquelles, le 27 novembre, un jour avant les élections, des secteurs proches du gouvernement tenteront de terroriser la population et d’éviter qu’elle aille voter ».

Les secrets de la boîte noire du pouvoir

Mais la société civile revient à la charge en dénonçant la campagne d’intimidation pour faire peur aux électeurs. Le courant de la continuité catastrophique ne sait où donner de la tête. Mais les tendances du mouvement démocratique tardent à se donner la main afin d’articuler le courage de ces individus à celui de la collectivité. Selon le candidat Charles Henry Baker, des agresseurs ont essayé de kidnapper et de tuer Mme Guirlène Cottin, Directrice Exécutive du parti Respè dans la nuit du 29 au 30 octobre. Les agresseurs, pensant que Mme Cottin était seule, ne s’attendaient pas à une réponse armée. Or justement l’ex député et candidat à sa réélection pour la commune de Pilate, M. Georges Espady, dormait ce soir-là dans la maison. Ancien policier rompu aux maniements des armes, il riposta et blessa deux des agresseurs [3]. Alors le chef du commando donna l’ordre de faire une rafale de mitraillette dans la chambre de Mme Cottin. Les paroles prononcées par les agresseurs et les douilles des balles tirées accusent directement les autorités pour cette agression totalement injustifiée. La société haïtienne ne peut plus continuer à se boucher les oreilles devant de tels agissements criminels.

Tous les partis démocrates doivent apporter leur solidarité à Respè en manifestant contre la politique des assassins. On comprend donc le vrai dans les déclarations de Jacques Édouard Alexis et il ne s’agit pas de l’ostraciser parce qu’il était encore hier dans le dispositif du gouvernement. Tous les dirigeants qui étaient dans l’armée de Leclerc en 1802 et qui ont rejoint l’armée de libération en 1803 ont été accueillis à bras ouverts par les stratèges et tacticiens qui nous ont donné l’indépendance.

Le CNE est une boite à scandales qu’il faut fermer

Les organisations de l’opposition démocratique se doivent de faire un sursaut par-delà la course à la présidence pour exiger la lumière sur les pratiques des assassins encagoulés qui rappellent les tontons macoutes. Sans des milliers de gens dans les rues pour dire non, il ne sera pas possible d’empêcher la planification d’autres opérations de ce genre. Il faut une autre politique dans laquelle les engagements ne reflètent pas que des ambitions personnelles pour la puissance et le pouvoir mais aussi et surtout une volonté de changer les choses en arrêtant la machine de mort de ces assassins qui ont fait disparaitre Robert Marcello en janvier 2009. La population est en danger avec ce pouvoir qui insiste pour affirmer que les affaires politiques sont son domaine réservé. Ceux qui refusent de voir cette réalité criminelle se trompent grandement et trompent les autres.

Faut-il toujours que les élections en Haïti soient une foire de corruption où les votes populaires sont achetés par le plus offrant ? Le président Sténio Vincent avait remarqué dès 1912 que « ventre affamé n’a pas d’oreilles » et que la corruption de la misère avait pervertit le suffrage universel. Pour Sténio Vincent, corrupteurs et corrompus changent de place en se donnant la main dans le continuum de la corruption en période électorale. « Le métier de candidat devient plus difficile, dit Vincent. L’électeur sceptique et besogneux n’est plus disposé à s’enticher d’un homme pour ses beaux yeux ou ses belles manières. L’expérience et la misère ont irrévocablement fermé ses oreilles aux boniments de jolis messieurs, tous intéressés d’ailleurs. Pourquoi ne chercherait-il pas son profit, lui aussi ? » « On lui a dit qu’il pouvait battre monnaie avec ce carton qui lui a été délivré gratuitement par la commune. Ah ! vraiment ? Mais c’est une aubaine inespérée. Et le voilà qui tient boutique de suffrage, le tarifie. La côte varie, en effet, suivant les marchés électoraux. C’est trois gourdes ici, cinq gourdes là…Voilà comment le peuple gagne à reprendre l’exercice de ses droits [4]. »

En effet, les techniques des forces d’argent pour amener les électeurs à voter contre leur conscience sont multiples. Mais le renversement des valeurs ne profite qu’aux corrupteurs qui emportent le morceau en laissant des miettes aux corrompus. Aujourd’hui, le peuple haïtien ira-t-il danser sur la musique créée pour Jude Célestin ? Sous les tentes, le peuple haïtien est-il obligé de manger la soupe INITÉ tout en votant pour un candidat anti-INITÉ ? Doit-on prendre l’argent de Jude pour voter contre Jude ? Haïti ne peut plus se payer l’infamie du Centre National des Équipements (CNE) qui dilapide l’argent public. Personne n’a vu les comptes d’exploitation du CNE ni ses rapports annuels. Le CNE est le plus grand obstacle au décaissement des fonds promis à Haïti pour la reconstruction car les travaux réalisés en régie sont connus pour être des gisements classiques de corruption. L’opacité du CNE laisse penser que ses coûts d’exécution des travaux sont le double ou le triple du prix au kilomètre des entreprises de la place. La candidate Myrlande Manigat a raison de dénoncer le CNE et de proposer de fermer cette boite à scandales. Le chef de l’État se méfie quand il se rend compte qu’il n’a envouté personne. Et c’est justement parce qu’il sait que le peuple haïtien n’est pas dupe que le Conseil Electoral Provisoire (CEP) bidon est instrumentalisé pour assurer, par la fraude, le triomphe de la continuité de malédiction.

Face à un gouvernement qui se passe de scrupules quand son pouvoir est menacé, le peuple haïtien doit s’organiser pour être prêt à bondir par-dessus tous les obstacles dressés sur son chemin. Les partisans du camp du refus des élections avec le président Préval sont du même côté que ceux qui veulent battre son candidat aux urnes En tant que force de frappe, ils doivent se retrousser les manches et faire les efforts nécessaires pour empêcher que les élections ne soient, une fois de plus, confisquées par la mafia.

Le modèle du cartel électoral, similaire à celui des nationalistes de 1930, est la voie tracée pour la victoire électorale des démocrates. L’opposition démocratique se doit d’agir non pas en fonction de conditions idéales relevant de l’utopie mais plutôt en fonction des conséquences immédiates de ses actions. Ceux qui veulent s’abstenir doivent bien comprendre que c’est la meilleure façon de permettre « au petit groupe » au pouvoir de le garder. Les démocrates peuvent gagner la guerre sans tirer un coup de feu. Rien ne doit être négligé pour la modernisation de la société et de l’État, y compris la confrontation électorale.

…………….

* Economiste, écrivain

[1] Michel Foucault, La volonté de savoir, Tome 1, Paris, Gallimard, 1976, p. 78.

[2] Paolo Parigi et Peter S. Bearman, Spaghetti Politics, Department of Sociology, Institute for Social and Economic Research and Policy, Columbia University, 2008.

[3] André Lafontant Joseph, Chronique d’une tentative avortée de crime d’État, novembre 2010.

[4] Chronique de Sténio Vincent dans Haiti-Littéraire et Sociale, janvier 1912, cité dans Sténio Vincent, En Posant les Jalons, Tome Premier, Imprimerie de l’État, Port-au-Prince, Haïti, 1939, pp.113-114. Voir aussi Leslie Péan, Haïti – Économie politique de la corruption : Le Saccage, 1915-1956, Paris, Maisonneuve et Larose, 2006, pp. 175-176.

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