Claude Carré: Élections, embrouilles, magouilles et cie

13 Déc

Haiti: Élections, embrouilles, magouilles et cie

Port-au-Prince. 14 décembre 2010. Notre correspondant particulier en Haïti, Claude Carré, démonte pièce par pièce, la machine à magouilles mise en place par le Conseil électorale provisoire (CEP) et Préval pour fausser le résultat des élections présidentielles. Rien n’a été laissé au hasard.

Je venais à peine de commencer à écrire la chronique sur Michel Martelly lorsque le CEP annonçait le mardi 7 décembre au soir, l’aberrant résultat suivant des présidentielles : Myrlande Manigat en tête (31%) suivi de Jude Célestin, deuxième (21,48%) et de Michel Martelly (20,8%). J’avoue que j’ai moi-même été pris par surprise, présumant que cela aurait été une folie de la part du CEP que d’embarquer dans une manipulation du scrutin en faveur du poulain de Préval tant décrié par la population et en chute libre dans les sondages. Pourtant, c’est ce qu’il a fait. Cette magouille étonnante a été exécutée suivant un plan bien coordonné qui comprend les phases suivantes.
Tout d’abord, certains membres du CEP, des semaines avant les élections, déclarait publiquement redouter des fraudes électorales massives. Il s’agissait de préparer l’opinion publique.
Ensuite, des bruits sciemment entretenus faisaient accroire que le dauphin de Préval serait élu dès le premier tour à 52 %. Ces mots ont été prononcés entre autre par le sénateur Lambert lui-même, coordinateur de la campagne de Jude Célestin, toujours dans le but de préparer l’opinion publique. La veille du jour des élections, des mandataires du parti Inité occupaient les bureaux de vote et bourraient des urnes. Le lendemain, des citoyens voulant voter n’arrivaient pas à retrouver leurs noms sur les listes électorales.
Le mardi 7 décembre, le CEP annonçait être en mesure de publier les résultats préliminaires à 6 heures du soir, forçant toute la population à rentrer chez elle par peur des turbulences certaines, instaurant ainsi un couvre-feu de facto de manière à rendre plus difficile la mobilisation et faciliter en principe le contrôle des rues.
Tard dans cette même soirée, un unique porte-parole, après avoir de manière expéditive déclamer les résultats préliminaires, déguerpissait sans coup férir dans la seconde suivante. Naturellement, il va sans dire que les membres du CEP, le président de la République et le gouvernement au complet ont bien entendu, déjà eu le temps de rentrer en clandestinité d’où ils ne sont jamais ressortis jusqu’ à l’heure où j’écris ces lignes.
À la mobilisation violente qui s’en est suivie, la consigne a été de ne pas se faire piéger en répondant à la violence par une violence plus grande, en l’occurrence tirée sur la foule à hauteur d’homme. Il s’agissait de faire du « marronnage » avec les manifestants-casseurs à qui on a permis de se défouler jusqu’à épuisement provisoire tout en préservant l’essentiel ; c’est-à-dire le processus électoral en empêchant aux manifestant « martellistes » pour la plupart, de vandaliser les locaux du CEP. A cet égard, un épisode curieux s’est produit le matin du 8 décembre : une foule de protestataires décidés apparemment à prendre d’assaut le palais national en ruine depuis le 12 janvier, se tinrent pratiquement et soudainement en silence lors la montée du drapeau bicolore par 3 policiers (USGPN) au son de la « Dessalinienne » jouée par l’orchestre du « palais national ». Ils reprendront leur agression la seconde d’après mais finiront par s’y désintéresser (les raisins étant réellement trop verts) et préféreront aller chercher querelle ailleurs, du côté de Delmas et de Pétion-Ville, cette dernière ayant été relativement épargnée par le séisme.
Le 9 décembre Préval consent (depuis sa planque) à parler (avec quels journalistes on ne sait) pour dire, à travers la chaine d’état, et

en toute « naïveté » ; que la population devrait garder son calme ; que ce n’est pas en manifestant dans les rues que les « vrais » résultats pourraient être connus mais en usant de préférence des moyens de contestation prévus par la loi et que et que… (oublie-t’ il que c’est de cette manière qu’il s’était hissé au pouvoir dès son premier tour ?).
Le 10 décembre pressé de toute part y compris par l’international à travers un communiqué désapprobateur de l’ambassade des États-Unis et par des « martellistes » en grand nombre qui ne démordent pas, le CEP, dans un communiqué laconique, dit vouloir recompter les voix sous la supervision d’une commission haïtiano-étrangère et en présence des représentants légaux des trois candidats en litige qui tous contestent avec « véhémence » les résultats.
Cette tactique de guerre est unique dans notre histoire (et peut-être dans l’histoire tout court) car on y voit un Président et son staff qui « prennent le maquis », abandonnent la ville et les citoyens en pâture aux casseurs- contestateurs après avoir sciemment ordonné la publication de chiffres électoraux bidons. Et, on a vu la police, et même la Minhustah, user envers les protestataires d’une indigne (mais efficace ?) tactique de guérilla destinée à les avoir à l’usure. Après avoir tout cassé, il ne restera plus rien à faire qu’à rentrer chez soi, surtout lorsque l’intestin commence lui aussi à revendiquer.
Pendant que Préval élevait le « laisser pourrir » au rang de doctrine politique, à faire étudier en cours d’histoire par nos futurs écoliers, les candidats en conflit réagissaient différemment. Sweet Micky-Maretelly se sent à bon droit lésé. Il demande au « peuple » (qu’il ne contrôle nullement d’ailleurs) de continuer la mobilisation de manière pacifique en « évitant les provocateurs » qui cherchent à jeter le discrédit sur le mouvement. Comme pour couper court à une autre rumeur (encore une) qui laissait accroire que, vu la proximité des deuxième et troisième places (6800 voies seulement départagent Jude de Martelly) un second tour avec trois candidats serait, selon la loi électorale elle-même, envisageable ; il dit ne pas vouloir en aucun cas aller au second tour avec Jude Célestin. Il refuse le recomptage devinant un piège et qui risque de ne pas tourner en sa faveur : les gars du CEP sont futés ; Martelly avait demandé à ses mandataires et partisans de délaisser les bulletins et d’abandonner les bureaux ce dimanche 28 où il avait exigé l’annulation. Pour le moment, les « mickytistes » sont rentrés, peut-être sur demande, ils guettent l’évènement propice pour reprendre les rues, cela semble être l’arme privilégiée de Michel (enfin pour un populiste ce n’est pas une nouveauté).
Myrlande Manigat s’est offusquée de son score (quoi 31% seulement ?) et semble elle aussi rejeter, du moins à moitié le recomptage qui ne devrait pas, selon elle, être effectué par le CEP décrié ; mais alors est-ce une demande voilée d’annulation des élections ? Elle reste cependant ouverte à toute autre « initiative ». À la vérité, elle a la capacité de tout faire basculer si elle déclare, comme Martelly, ne pas vouloir aller au second tour avec le poulain du Président.
Quand à Jude Célestin, il se dit péremptoirement vainqueur au premier tour avec 52% des votes. Joseph Lambert son chef de campagne et de parti, dont le local

a été vandalisé, pillé et brulé, par des manifestants présumés « martellistes », après avoir agité le spectre de la guerre civile et tenté sans succès une contre-manifestation des militants de Inité, ne jure maintenant que par la non-violence à la manière de « Ghandi » et se dit « extrêmement » confiant en regard du recomptage des voies proposé par le CEP.
Les 12 « annulards » du 28 Novembre ont par deux fois réussit à rassembler deux à trois milliers de manifestants où on a pu voir un véritable cocktail de leaders comme Serge Gilles de l’Alternative, le « GNBiste » Baker, des « Lavalassiens » coriaces comme René Civil et même des anciens Jean-Claudistes comme Henry-Robert Sterlin « à tout jamais unis » pour un même combat. Depuis la publication des résultats, ils se sont recroquevillés un peu sur eux-mêmes à l’exception de Lesly Voltaire qui a continué à réclamer par voie de presse parlée, juste pour le principe peut-être, l’annulation des élections et Jean-Henry Céant ( quatrième des joutes) qui se sent paradoxalement scandalisé de n’avoir pas été invité au recomptage par le CEP, comme les trois premiers prétendants, alors qu’il réclame pendant le même temps l’annulation des élections…
La communauté Internationale pendant ce temps ne sait à quel saint se vouer. Elle ne peut abandonner ses produits (Préval et le processus électoral). Préval joue sa peau. Il veut avant tout faire échec à Martelly qui lui a déjà pointé du doigt la porte de l’exil ; ce qu’il redoute le plus selon « wikileaks ». Il voudrait au pire tendre la présidence à Myrlande (qui joue à la « femme de la situation » en bonne disciple de son mari) avec laquelle les politiciens de INITE pourront cohabiter étant donné que les résultats préliminaires leur donnent apparemment la majorité au parlement. On avait annoncé l’arrivée de Bill Clinton (et même de Georges Bush). Sarah Palin du parti républicain et candidate pressentie aux prochaines présidentielles américaines est attendue pour cette fin de semaine. Elle désire probablement nuire à la politique étrangère de Barack Obama, là où justement elle est en difficulté.
En dépit des très nombreuses irrégularités du processus électoral, cette communauté internationale, se positionne pour le recomptage transparent des voix, cependant elle ne peut pas totalement écarter l’option d’annulation des élections à cause de l’engorgement juridico-légal possible du recomptage lui-même et le refus de collaboration des acteurs.
L’annulation demeure pour elle un mauvais scénario car elle exigerait le retrait du CEP, la reprise du processus, les retards à la normalisation, 29 millions de plus et le risque de perdre la face … Le pire (à ne pas écarter non plus) serait le départ précipité de Préval qui remettrait en question toute la politique de la communauté internationale depuis ces 5 dernières années envers Haïti.
Pendant ce temps, Obama est pressé par l’opposition républicaine de durcir sérieusement le ton avec Préval (celle-ci demande ouvertement l’annulation des visas des ministres et membres du CEP). L’administration américaine a quand-même tous les atouts en mains (nombreux dossiers et renseignements ennuyeux plus moyens de pressions efficaces) pour ramener René Préval (et les autres belligérants) « à la raison » et à la négociation.
Il faudra encore attendre pour voir le dénouement de cette première phase de la lutte pour le pouvoir La publication des résultats définitifs du premier tour est prévue pour le 20 décembre, mais la situation est encore très volatile.
Pendant ce temps l’épidémie de choléra gagne du terrain, la reconstruction, qui n’a jamais vraiment débutée, est sérieusement entravée, le pays risque de perdre des milliards de dollars d’aide et s’enfoncer dans une crise politique qui au fond n’est que la résultante

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