LA DERNIERE FORTERESSE CREOLE ?

3 Jan

Trinidad: Paramin, la dernière forteresse créole ?

Par Charlotte Guerlotté (correspondante à Port-of-Spain) avec Guillaume Jeremy (CCN)

http://www.caraibcreolenews.com/news/trinidad/1,2772,03-01-2011-trinidad-paramin-la-derniy-re-forteresse-cry-ole-.html

Paramin. 03 janvier 2011. CCN. « Kouman ou yé ? Mwen byen. Mwen fini twavay, mwen ka alé lakay apwézan », Comment vas-tu ? Moi, ça va. Ça y’est, j’ai gagné ma journée. Je rentre au bercail maintenant. À Paramin [dire  »paramine  »], un petit village d’agriculteurs de Trinidad-et-Tobago, juché à flanc de côteaux dans le nord de l’île, il n’est pas rare d’intercepter, çà et là, dans les rues abruptes, de telles conversations. Paramin est l’une des rares localités où l’on parle encore Créole à Trinidad. « Patwa sé palé kochon !», le Créole est la langue des ploucs. L’argument qui tue mais qui, au demeurant, éclaire sur la lente et progressive disparition du « patwa » sur l’île car, faut-il le préciser, ce qu’on appelle fièrement « langue créole » en Guadeloupe ou à la Martinique, est encore qualifié ici, comme à la Dominique ou à Sainte-Lucie, de patois ou patwa. Intrusion dans l’une dernières forteresses trinadiennes de la langue et de la culture créoles.

« Si ou pran chimen kako, ou pou jwenn moun ka palé Patwa », Si tu suis la route du cacao, tu vas sûrement rencontrer des gens qui parlent Patwa, nous a suggéré un vieil homme. Lorsqu’on arrive un dimanche de décembre, à Paramin, à la recherche des derniers créolophones de l’ Extrême Sud-caribéen, la première chose qui surprend est l’âge relativement avancé des locuteurs créolophones. Le Patwa est en effet parlé essentiellement par les anciens du village. Il est seulement compris par les plus de 30 ans tandis que les plus jeunes possèdent un improbable bagage lexical ou ne le parle pas du tout. Il en incombe à un préjugé coriace : le créole nuirait à l’apprentissage de l’anglais. Une opinion largement répandue dans les familles paraminiennes que réfute sans ambages Jo-Ann Ferreira. « Nombre de Trinidadiens pensent que le bilinguisme peut nuire à l’ Anglais mais l’apprentissage d’une deuxième langue n’a aucun effet perturbateur sur la langue maternelle d’un enfant. », affirme la linguiste, professeure à l’université des West Indies (UWI), « Bien au contraire, cela aide à l’enfant à développer ses compétences d’apprentissage des langues ». Jo-Ann Ferreira est convaincue que le créole peut être un atout.

Et pourtant, la langue créole fait partie intégrante de l’héritage culturel de Trinidad-et-Tobago, tout comme l’influence française que l’on retrouve dans la toponymie, l’architecture ou encore le langage quotidien. Pour s’en convaincre, il faut écouter une conversation en anglais entre Trinidadiens supposés non créolophones. Des mots tels que doudou, konmès (commerce), mako (curieux) jou ouvè (il fait jour) ou encore mové lang (mauvaise langue) et makomè (travesti, homosexuel), en créole dans le texte, font florès sans qu’ils aient la moindre conscience de leur origine créole. Perdre le créole à Trinidad serait comme s’aliéner d’ une partie du patrimoine historique et culturel national. La plupart des Trinidadiens connaissent l’existence du patwa avec une maitrise toute relative de sa géographie. Ils ignorent qu’il est encore pratiqué par un nombre non négligeable de leurs compatriotes. Peu d’entre-eux savent que le créole parlé à Paramin, par exemple, ressemble très fortement à celui de la Guadeloupe ou de la Martinique. « Nous recevons plus de touristes étrangers à Paramin que de Trinidadiens », regrette l’un des villageois. « On reçoit parfois des Guadeloupéens et des Martiniquais, c’est toujours un plaisir de parler créole avec eux. Je rêverais d’aller en Guadeloupe et de parler constamment créole », confie-t-il. En conversant en créole, on voit leur sourire éclairer leur visage. 
Le créole peut mourir à Trinidad si personne ne cherche à le préserver. Les universitaires, à l’instar de Nmadi Hodge et Jo-Ann Ferreira, tous deux Trinidadiens, s’activent cependant à en retarder l’échéance. « Avec l’aide de la créoliste martiniquaise, Nathalie Charlery, nous avons conduit à Paramin un programme de 6 semaines d’apprentissage du créole trinidadien. », révèlent-ils. « Nous avions des élèves de tous niveaux. Au bout des 6 semaines, ceux qui parlaient déjà Créole, s’étaient améliorés et parvenaient à l’écrire. Quant aux autres, ils avaient acquis les notions de base », s’enorgueillissent-ils. L’alphabétisation en langue créole est souvent une difficulté majeure pour la transmission du savoir, en terre d’oralité. Ici, comme à la Guadeloupe ou à la Martinique, peu de villageois créolophones savent écrire le créole quand ils ne savent pas écrire du tout. « Ce programme a été la seule opportunité  »officielle » où l’on a essayé de vulgariser le créole en dehors des circuits universitaires. Toutes les initiatives sont cantonnées au monde universitaire. », déplore Jo-Ann Ferreira. Le cours de créole de l’ UWI est une option facultative de la section linguistique du département des Liberal Arts, les lettres modernes. Les informations sur les cours de créole ne sont hélas pas toujours accessibles. On peut d’ailleurs se demander , s’il ne s’agit pas là d’une volonté officielle des autorités pour décourager les éventuels créolistes. Au pays de l’anglais-roi, le créole, n’a presque pas droit de cité. Pourtant, le passé créole de Trinidad n’est pas une vue le l’esprit.
le TFC, le Créole de Trinidad Le créole apparaît à Trinidad au moment de la colonisation espagnole lorsque les Français des colonies des « Indes occidentales » se sont installés sur l’île pour combler un déficit démographique et contribuer au décollage économique. Les colons de Guadeloupe, de la Martinique de la Grenade ou plus loin de l’île de Saint-Domingue (d’avant l’indépendance haïtienne) sont venus avec leurs esclaves cultiver le cacao. Le créole et la culture française se sont du coup répandus sur l’île. 20 ans après l’arrivée du premier Français, les Anglais avaient conquis l’île, et il n’a fallu que quelques décennies pour que le gouvernement anglais décide d’angliciser la population et d’éradiquer le créole. Ainsi, nombre de francophones et créolophones se sont alors repliés sur les hauteurs de l’île dans l’attente de lendemain plus favorable. Le patwa de Paramin est par conséquent un substrat de ce repli qui se voulait stratégique et comme provisoire. « Granmanman mwen té ka palé yanki patwa »,

ma grand-mère ne s’exprimait qu’en créole, confie Kenneth Romain, parfait créolophone et non moins fringant chabin septuagénaire. Quatre générations plus tôt, le Créole trinidadien à base lexicale française, the Trinidadian French Creole (TFC), comme le désigne les linguistes anglophones, était alors l’ unique vecteur de communication de l’île. Aujourd’hui, force est de constater qu’il sera particulièrement difficile de s’insérer dans le monde du travail avec la seule maîtrise du créole. Pourtant d’un point de vue inter-caribéen, le créole peut être un précieux atout. Il est, sans nul doute, l’idiome par excellence pour communiquer efficacement avec les caribéens non anglophones, en l’occurrence ceux de Guadeloupe, de Martinique et d’Haïti, et même de certaines régions du Vénézuela. Dans cette perspective, affirmer que le créole est un « palé kochon« , une sous-langue, n’est évidemment plus d’actualité ; qualifier le créole d’un « mové palé« , c’est nier l’existence, par exemple, du rôle créole dans l’institution scolaire ; encore qu’il ait fallut que les créolistes de Guadeloupe et de Martinique se mobilisent au cours des trois dernières décennies.

La messe du dimanche, « the place to be » à Paramin


À Paramin, le dimanche, la messe affiche complet. Il n’y a plus de places sur les bancs d’ Our Lady of Guadalupe, Notre-Dame de Guadeloupe (ça ne s’invente pas!), la petite église d’un blanc immaculé, où l’on vous accueille en créole. Bien vini, bienvenue ! L’ office religieux est encore un moment important pour les villageois et habitants des environs, très pratiquants comme l’ensemble des Trinidadiens. Un devoir certes religieux mais un moment non moins convivial où les familles se retrouvent. Une fois la messe dite, « Manmay la », la marmaille se précipite sur le stand de sorbets. Les adultes s’offrent un bon café local et à l’approche de Noël, on achète le pastel, un petit pâté de viande enveloppé dans une feuille de banane. « Mwen kay di’w an ti-myet asou lavi-mwen », je vais te raconter un peu de ma vie, s’épanche Kenneth Romain, 74 ans. Élevé par sa grand’mère, Kenneth a quitté les bancs de l’école de Maraval à 16 ans. « Mwen pati twavay an bitasyon », je suis parti travailler sur les habitations (plantations), explique-t-il, « Mwen koumansé twavay abitasyon plas-la Saut d’Eau, avan mwen pati Hotel Normandie, Port-of-Spain, pannan 14 lanné. », j’ai débuté à l’ Habitation du Saut d’Eau, puis je suis parti pour la capitale, Port-of-Spain où j’ai été, pendant 14 ans, employé au Normandie Hotel. L’ homme est intarissable. Après un long séjour à Port-of-Spain, le septuagénaire, encore actif, est revenu dans son fief. « Mwen touvé an ti-twavay, koupé sé flé », je me suis trouvé un petit boulot, coupeur de fleurs, confie-t-il. « Sé tan pou mwen tini poz apwézan », il est temps de marquer une pause, reconnaît-il. Et pour cause, le cueilleur de fleurs aime particulièrement se retrouver autour d’un verre avec ses amis, Clyde et Bernard. « Ou pa tini anpil moun ki ka palé patwa », peu de gens parlent créole, se justifient-ils. « Mwen ka palé patwa an kay la, avek kamawad mwen lè mwen ni tan », je parle créole à la maison, avec mes camarades quand j’ai le temps, précise Bernard, en regrettant que ceux qui pourraient parler créole, préfèrent l’anglais. « Manman mwen pa té sav palé anglé, tout komisyon yo té ka mandé mwen fè sété an patwa », ma mère ne savait pas parler anglais, quelque soit le service que je devais lui rendre, c’est en créole qu’elle me le demandait. Le trois hommes aiment à évoquer Paramin an tan lontan, les légendes et mythes qui ont peuplé leur jeunesse. Le Soukouyan, « on lespwi, on moun an zozyo », un esprit sous la forme d’un oiseau, est le thème récurrent. « Mwen ka vwè an limyè, zel ki ka bat, limyè la ka monté », je vois une lumière, des aîles qui s’agitent, la lumière s’élève, raconte Clyde. On comprend vite que le soukouyan trinidadien est le même que le soukounyan gwadloupéyen ou le « volan » martiniquais. L’esprit mauvais existerait-il vraiment ou le mythe a-t-il traversé la mer des Caraïbes avec les esclaves des colons français ? Toujours est-il qu’en 2011 on croit toujours aux soukounyan à Trinidad. D’autres mythes sont cités, tels que Ladyables et Papa Bwa que l’on retrouve curieusement dans les conversations de jeunes urbains trinidadiens non créolophones. Mais le plus intéressant est de voir à quel point un Trinidadien qui parle patwa ressemble à un guadeloupéen qui parle créole. Ils ont en commun les mêmes gestuelles, mimiques et intonations de la voix. Un langage comme théâtralisé avec des mimes en tous genres.
Parang, le Chanté Nwel made in Trinidad.
Le mois de décembre est aussi le mois des parangs, les chanté Noël à la sauce trinidadienne. Paramin s’est bâtie une réputation de haut-lieu du parang, une musique qui tire ses origines de la parranda vénézuelienne. Si le rythme est d’inspiration afro-vénézuelienne, le texte

est exclusivement dans la langue de Cervantes. La preuve même du muticulturalisme de la société trinidadienne car le parang est bien accepté et ancré dans les festivités de fin d’année. En ce vendredi de fin décembre, Paramin fera la fête toute la nuit aux rythmes des petites guitares et des percussions. Aux trois-chemins du village, la foule remplit les lieux. Les jeeps et autres véhicules tout-terrains font le va-et-vient entre le village et la route principale, au pied de la montagne. Une ambiance festive s’installe. On se croirait presqu’ un 15 août à Terre-de-Haut des Saintes, en Guadeloupe. Le Noël trinidadien est également riche en tradition culinaire. Cochons de lait, jambons au houblon et, ambiance andalouse oblige, des pastillas sont vendus à l’occasion. Une buvette rassemble la foule. Il fait frais sur les hauteurs du village, on se sent bien. Un groupe d’enfants se présente sur scène, de véritables musiciens qui ont le rythme dans la peau. Les spectateurs les acclament et dansent. Peut-être le meilleur groupe de la soirée. La pluie n’empêche pas aux Trinidadiens de célébrer le parang de Paramin. Dans tout le pays, sont organisés des parangs presque tous les soirs de décembre, sur des podiums ou en petit comité. Tout est autorisé pour chanter parang. À l’approche des fêtes, les groupes font du porte à porte toute la nuit. Ils sont accueillis à bras ouvert par les maîtres et maitresses de maison qui les invitent à faire la fête. C’est, à peu de choses près, le noël traditionnel de la Guadeloupe des années passées.

Le créole, le vrai « Caripass » de la Caraïbe.

En novembre dernier, le Caricom, la Communauté des États de la Caraïbe, lançait le Caripass, un titre officiel de transport destiné à faciliter les déplacements infra-caribéens. Les Guadeloupéens et Martiniquais, encore ressortissants « français », sont statutairement exclus de ce dispositif. Pour autant, la Guadeloupe, la Martinique et, à un degré moindre, la Guyane n’ont jamais autant été intégrés à l’espace caribéen. Le créole à base lexicale française (French-Creole) est parlé d’Haïti à Trinidad en passant par la Dominique, la Martinique et Sainte Lucie. Il est très partiellement parlé à Grenade et encore moins à Saint-Vincent et les Grenadines. Le French-Creole est, cependant, une porte ouverte sur l’axe Guadeloupe-Trinidad, qui faciliterait les déplacements touristiques et même professionnels. En écoutant parler le créole trinidadien, si proche du Martiniquais, on se rend rapidement compte de toutes les possibilités qu’offre cette langue, autant du point de vue touristique et qu’économique. La Guadeloupe et la Martinique se trouvent confrontées à la « barrière linguistique » qu’est l’anglais. C’est, semble-t-il, l’une des nombreuses raisons pour lesquelles les Guadeloupéens et les Martiniquais voyagent peu vers leurs voisins « anglophones ». Mais avec le créole c’est différent, l’alibi linguistique ne tiendrait plus. Un Guadeloupéen ou un Martiniquais peut aisément communiquer avec un Trinidadien ou un Sainte-Lucien sans la nécessité de pratiquer l’anglais pour l’un et le français pour l’autre. À croire que ni les Trinidadiens et ni les Guadeloupéens et Martiniquais n’ont réalisé l’importance du créole qui pourrait être l’outil-clé permettant d’améliorer les relations et coopérations inter-caribéennes Toutefois, ces échanges ne pourront réellement s’intensifier que si, parallèlement, les transports aériens s’améliorent. En 2011, il est plus aisé se rendre de Pointe-à-Pitre à Paris (8 heures de vol), que rallier Port-of-Spain (9 à 11 heures), pourtant seulement distante de 620 km.

Revaloriser le TFC, une tâche difficile ?
La reconnaissance du créole en tant qu’ élément majeur du patrimoine trinidadien par les pouvoirs publics demeure la priorité des chercheurs en linguistique créole et non moins militants pour la défense du TFC. « Trinidad n’a pas de politique sur les minorités régionales. Nous n’avons aucun appui national , déplore Jo-Anne Ferreira, linguiste de l’Université des West Indies. Le Trinidadian English Creole (TEC), le créole à base lexicale anglaise, n’a pas de statut, le TFC n’existe plus à leurs yeux. Il n’y a pas de respect pour le patrimoine linguistique. On est anglophone et on veut s’afficher anglophone ». Pour ce faire, les universitaires ont entrepris une vaste collecte de matériaux à valeur scientifique constitués d’entretiens oraux en créole mais aussi de textes et écrits sur l’héritage créole dont certains remontent au 19e siècle, telle que la Grammaire créole de John J. Tomas. « Tout cela va servir de preuves sur la valeur historique de la langue, assure Jo-Anne Ferreira, et convaincre l’opinion de l’intérêt de sauvegarder le patrimoine». Outre la collecte, les créolistes trinidadiens entendent bien réhabiliter la langue en accompagnant toutes les pratiques culturelles orales car « ici, aussi, la culture est orale » et poursuivre les efforts de vulgarisation à travers les cours d’apprentissage. «Les jeunes mesurent-ils tout le potentiel économique de la langue créole ?, s’interroge l’universitaire. Seuls les étrangers ont de la considération pour le créole de Paramin. Ils viennent de loin pour l’écouter parler. Malheureusement, trop de nos compatriotes n’ont aucune conscience de l’influence du créole sur la culture trinidadienne. Le créole est encore associé soient aux pauvres, aux non-éduqués, ou soient aux Africains et aux esclaves».

 Il reste encore beaucoup à faire pour que le créole trinidadien ressorte de la « nuit » dans laquelle il est plongé. Cela passera sans doute par un réel lyannaj (union) et des échanges entre créolistes trinidadiens, Cari-Martiniquais et Cari-Guadeloupéens.

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