REVUE DE LA PRESSE – Samedi 08 janvier 2011

8 Jan

Editorial

Haïti toujours en attente de reconstruction

LEMONDE | 08.01.11 | 14h03  •  Mis à jour le 08.01.11 | 14h42

Un an après le tremblement de terre qui a dévasté Haïti, la reconstruction a à peine commencé. De la catastrophe qui a tué près de 250 000 personnes, les survivants espéraient voir surgir un nouveau pays, « refondé » et décentralisé, grâce aux 10 milliards de dollars promis par la communauté internationale. Douze mois plus tard, la population est épuisée et sans perspectives.

Près d’un million de sans-abri sont toujours entassés sous des tentes et des bâches, dans des conditions inhumaines. Seuls 5 % des décombres ont été dégagés, et la capitale, Port-au-Prince, est un immense bidonville. Les viols se sont multipliés dans les camps de fortune.

2010 restera dans la mémoire des Haïtiens comme l’année de tous les malheurs : aux ravages du séisme se sont ajoutés une épidémie de choléra, qui a déjà tué plus de 3 600 personnes, puis les violences d’une crise électorale dont personne ne voit la solution. Une mission d’experts de l’Organisation des Etats américains a été dépêchée. Aucune date n’est fixée pour le second tour de la présidentielle, alors que le mandat de René Préval prend fin le 7 février.

Les autorités locales, la communauté internationale et les ONG, omniprésentes et peu transparentes dans la gestion de leurs fonds, se renvoient la balle pour expliquer les échecs et les retards. Sonné par la catastrophe, incapable de communiquer durant de longues semaines, M. Préval est accusé d’avoir manqué de leadership pour mobiliser son peuple ou pour exproprier les terrains nécessaires au relogement des sinistrés. Mais son administration a été décimée par le séisme, et l’Etat haïtien n’a reçu qu’une part infime des sommes mobilisées grâce à la générosité internationale.

Difficultés budgétaires, effets d’annonce restés sans suite : les bailleurs de fonds n’ont pas tenu leurs promesses. Moins de la moitié des 2,1 milliards de dollars promis pour 2010 a été décaissée. Créée pour coordonner l’aide internationale, la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) est la cible de nombreuses critiques.

Coprésidée par l’ancien président américain Bill Clinton et le premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, la CIRH a tardé à se mettre en place. Son action a été entravée par « des politiques et des priorités souvent contradictoires », selon l’ONG Oxfam. L’image de l’ONU a été sérieusement écornée par les accusations portées contre les casques bleus, soupçonnés d’avoir introduit le choléra dans l’île. Après avoir longtemps tardé, le secrétaire général Ban Ki-moon vient de nommer une commission indépendante pour faire la lumière sur l’origine de l’épidémie.

La communauté internationale est aussi accusée d’avoir poussé à l’organisation des élections alors que les conditions n’étaient manifestement pas réunies, sous prétexte qu’il n’existait pas de plan B. Mais la crise postélectorale risque de provoquer de nouvelles convulsions. Et l’absence d’autorités légitimes pourrait servir de prétexte pour retarder le versement des sommes promises.


Un envoyé du Pape attendu en Haïti. Entretien avec le cardinal Sarah

RADIO VATICAN / 08-01-11



Un envoyé du Pape est attendu en Haïti un an après le séisme meurtrier qui a dévasté l’île. Le cardinal Robert Sarah, président du Conseil pontifical Cor Unum, et le sous-secrétaire de ce dicastère, le Père Segundo Tejado Muñoz, seront sur place du 10 au 13 janvier pour manifester le soutien de Benoît XVI à la population. Une journée nationale du souvenir et du recueillement a été proclamée le 12 janvier par les autorités haïtiennes. Le bilan de la catastrophe s’élève à 220’000 morts et plus de 300’000 blessés. Selon des ONG il y aurait encore des dizaines de milliers de corps sous les décombres. La communauté internationale a promis près de 10 milliards de dollars pour la reconstruction. Mais cette aide ne parvient qu’au compte-gouttes tandis que beaucoup reprochent aux humanitaires d’avoir mis le pays sous tutelle.
Olivier Bonnel a interrogé le cardinal Sarah à quelques heures de son départ de Rome.

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Pour marquer cet anniversaire, une messe sera célébrée par le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Saint-Siège, à 16h30 dans la basilique Sainte-Marie-Majeure, à Rome en mémoire des victimes du tremblement de terre.

 

Haïti – Reconstruction : Fin de la mission de la CARICOM
HAITI LIBRE – 08/01/2011 12:11:49

Haïti - Reconstruction : Fin de la mission de la CARICOMLa mission de 3 jours de la CARICOM (Caribbean Community) convoquée par l’ancien Premier ministre jamaïcain Percival J. Patterson, Représentant de la CARICOM pour Haïti et la Jamaïque a pris fin vendredi à Port-au-Prince sur des accords clés visant à renforcer les capacités institutionnelles et techniques d’Haïti.
Cette mission de haut niveau réunissait le premier ministre, Jean Max Bellerive, le Représentant spécial du Bureau de la CARICOM pour Haïti, la Caribbean Development Bank (CDB) et l’Organisation des États américains (OEA). Était aussi présent des réprésentant de l’Association des Caraïbes de l’Industrie et du Commerce (CAIC) pour le secteur privé, et de la Fédération de la diaspora haïtienne.
Les projets discutés couvraient trois domaines prioritaires: Habitation, développement et règlements – Environnement physique, planification et coordination – Développement des infrastructures.
Des sources proches ont indiqué que les équipes de travail sont arrivées à un consensus sur les projets de la CARICOM, notamment sur le relogement des réfugiés, l’enlèvement des débris, la santé et l’assainissement, l’éducation et l’agriculture.
Au cours de cette mission de 3 jours de nombreuses consultations externes ont été faites notamment avec des spécialistes de la santé, du logement, de la gestion en construction, de l’administration publique et des médias.
Un calendrier pour l’élaboration des dossiers de mise en œuvre des projet a été fixé pour les 90 prochains jours. L’objectif de ces dossiers de présentation détaillés, est de permettre d’obtenir des fonds pour des projets spéciaux et/ou des projets, qui n’ont été jusqu’à présent, que partiellement financé. Ces dossiers seront soumis à la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) et à d’autres sources potentielles de financement.
L’objectif de cette mission répond au besoin urgent de combler, l’écart entre le financement actuel des donateurs internationaux, qui favorisent plus «facilement» les projets à long terme et les besoins identifiés par le gouvernement haïtien pour les initiatives à court terme ainsi que le renforcement des capacités institutionnelles.
« Les bailleurs de fonds sont à la recherche et choisissent de préférence les projets qui ont un potentiel à long terme, mais nos besoins immédiats sont différents. Par conséquent, nous devons trouver des façons créatives d’encourager les donateurs à financer et mettre en œuvre ces projets rapidement » à déclaré le premier Ministre haïtien, Jean Max Bellerive.

 

Haïti: une illusion de souveraineté

Frédéric Boisrond / CYBERPRESSE / 08-01-11
Sociologue d’origine haïtienne, l’auteur est chargé de cours à l’Université McGill et consultant en gouvernance et stratégie d’affaires pour organismes à but non lucratif.

Un an après le tremblement de terre, la... (PHOTO: KENA BETANCUR, REUTERS)

Un an après le tremblement de terre, la reconstruction d’Haïti se fait toujours attendre. Des milliers, voire des millions d’Haïtiens sont toujours dans une situation précaire dans des camps de réfugiés, comme ici à Pétionville.

PHOTO: KENA BETANCUR, REUTERS

La reconstruction d’Haïti dépend de la capacité de la communauté internationale de réussir une stratégie qui vise à gérer le pays sans jamais prononcer les mots tutelle, protectorat ou occupation. Elle profite des tragédies et de l’absence de consensus au sein de la classe politique haïtienne pour implanter un modèle d’impérialisme basé sur une illusion de souveraineté.

Les Haïtiens ne peuvent se permettre de mordre la main qui les extirpe des décombres, les soigne et les nourrit. Dans ce contexte de dépendance, la souveraineté est secondaire. Le contrôle du territoire par la MINUSTAH n’a pas suscité de débats parce que cette force onusienne est dirigée par le Brésil, puissance émergente d’apparence moins menaçante que les États-Unis, la France, voire même le Canada.

Le président d’Haïti et les autres élus ont été mis hors jeu par la création d’une commission pour la reconstruction coprésidée par Bill Clinton, qui se présente comme le grand ami d’Haïti. Exclues des promesses de financement, les organisations de la société civile sont incapables de participer à la reconstruction du tissu social. Sans tissu social, il n’y a pas de cohésion, pas d’organisation et surtout pas d’opposition. Des centaines d’ONG sont financées pour se substituer aux institutions nationales. Elles ne proposent pas de projets structurants, ne font pas d’achat local, n’embauchent pratiquement pas d’Haïtiens. Leur approche a démantelé ce qui restait de la structure économique du pays.

Au nom de la sacro-sainte démocratie, la communauté internationale a réclamé la tenue d’élections dans des conditions qui ne pouvaient nullement garantir l’intégrité du processus. Malgré des irrégularités, les observateurs internationaux avaient déclaré les résultats valides. Environ 10 jours plus tard, Ottawa et Washington se sont dits inquiets et préoccupés par l’incohérence des résultats.

Ainsi a débuté un processus qui a amené la classe politique à collaborer à la prise de contrôle du pays; 12 candidats avaient fait front commun pour dénoncer la fraude qui aurait été orchestrée en faveur de Jude Célestin. Cette belle unité n’a pas duré 24 heures. Michel Martelly et Mirlande Manigat ont cautionné la fraude en maintenant leur candidature.

Sans crédibilité, les candidats ont ajouté une autre couche d’absurdité en faisant des propositions de sortie de crise qui sont inconstitutionnelles. La souveraineté étant l’ultime source de fierté des Haïtiens, le prochain président ne servira qu’à leur donner l’impression d’être maîtres chez eux.

La communauté internationale a réuni les conditions pour prendre le contrôle du pays sans opposition populaire et politique. Insensible au désespoir, à la perte de dignité de ses concitoyens et aveuglée par le pouvoir, la classe politique haïtienne a créé les conditions pour l’élection d’un régime fantoche. Parce qu’il n’y a pas eu d’invasion armée et sous le couvert de l’aide humanitaire, la stratégie a échappé à toute forme de contestation. La propagande a mis l’accent sur une amitié entre peuples dénuée d’intérêts géopolitiques et économiques.

Cette amitié a été renforcée par une promesse de 10 milliards de dollars pour la reconstruction. Dans les faits, cette somme devrait être dépensée dans l’économie des pays donateurs. Jusque-là, le seul dérapage de cette stratégie aura été la crise du choléra, simple dommage collatéral.

 

Haiti : Ces fruits amers de l’illégalité

Par Jean-Claude Bajeux* / ALTERPRESSE / samedi 8 janvier 2011

Depuis le 28 mars 1987, 13 mois après un retour de 23 ans d’exil impie et mortifère à déambuler autour des frontières de mon pays, mais stationnant à Porto Rico et en République Dominicaine, la boussole qui me guidait dans l’activité tumultueuse du CEDH est restée la même dans ce crépuscule infertile. Toujours et encore, on y rencontre l’humanisme chrétien du personnalisme, la recherche de la paix et la justice, et la Constitution haïtienne du 28 mars 1987 qui a proclamé, de façon réelle et prophétique, les obligations de l’Etat et des gouvernements de respecter la loi, les droits des citoyennes et des citoyens, de donner accès à tous « san pas pou ki » aux services communautaires, leur assurant santé et savoir.

Trente ans après notre retour, la chute dans l’improvisation et l’impuissance n’a jamais cessé. La violence est toujours présente ou menaçante. Amère est la chute dans le désordre et la pagaille, venant même de gouvernants de toute origine. Certes on a connu la période des satrapes, des pouvoirs ancrés sur la force ou la caste, quand rien ne peut s‘opposer à une avidité sans limites, sans crainte, sans hésiter à piétiner les faibles et les voisins. Mais on n’avait pas encore connu une sorte d’indifférence à gouverner comme s’il était devenu impossible de changer quoi que ce soit.

En même temps, venant de partout, on assiste à une ruée, du sommet jusqu’à la base, pour profiter de ces étranges circonstances où le pouvoir complote à l’effondrement du pouvoir. Des responsables de cet Etat refusent de légiférer, refusent d’appliquer ce qui est requis par la Constitution, de sanctionner et de nommer le mal et les malins. La république se vend. La république s’achète. Peu importe à qui et de qui. Comment mobiliser la justice quand tout peut-être interprété au gré du vent ? Et comment pourrait-on, après cela, hypocritement, inviter des compatriotes qui ont laissé ce pays pour ces raisons là-mêmes, à revenir au pays pour patauger et perdurer dans cette sinistre pagaille ?

Avec un groupe d’institutions de la société civile, convaincus qu’il fallait éviter encore une autre descente dans l’enfer de la violence impunie, nous avons, depuis plusieurs années, décrit et dénoncé un véritable assaut qui se tramait pour maintenir le blocage de la justice et contourner les prescrits de la Constitution. Un assaut qui, paradoxalement, se déguisait sous le masque de la bonhomie et même de la gentillesse, un souffle léger venant de la Renaissance… carpe diem…profite de cet instant…

A ce complot appartiennent ces étranges cérémonies que l’on a baptisé du nom d’élections ou ces curieux va-et- vient à quoi les responsables eux-mêmes s’adonnent, refusant de légiférer, refusant de sanctionner, réalisant ainsi dans une sorte d’anarchie négligente, le rêve d’une société sans foi ni lois. C’est tranquillement que la république se vend aux enchères.

Nous avons signalé que des décisions se préparaient pour un abandon de la Constitution. Il fallait, sans s’arrêter, dénoncer les complicités et les détournements qui s’effectuaient. Nous voyons au grand jour comment on organise des rallonges de mandats aux législateurs eux-mêmes, des budgets votés à la cloche de bois, tout cela ouvrant le chemin à des fraudes électorales majeures.

Il faut lire les 7 pages de James Morrell, Democracy Project, WASHINGTON, dans ce document intitulé « Haïti- Elections : Dites à cette délégation de faire ses valises ». [1] Échec , dit-il, de la mission de l’OEA « incapable de réaliser correctement les travaux qui correspondent à la plus rudimentaire vérification, et qui sont normalement inséparables de ce que l’on appelle une mission d’observation électorale ».

Ce texte, publié par AlterPresse le 5 janvier 2011, signale avec toute la tranquillité de la certitude, l’énormité des fraudes de tout genre commises aux dernières élections. Tout cela se lit comme un manuel de fraude électorale. Un verdict qu’il ne sera pas possible d’ignorer.

Les 800 000 qui ont quand même pu voter (20% ) et les 4 millions qui n’ont pas pu le faire, n’ayant ni carte d’identification, ni domicile et incapables de trouver leur bureau de vote, peuvent voir clairement ce qui se prépare, ce malheur suspendu au dessus de nos têtes, ce pourquoi Léon Manus, un patriarche de la démocratie, a dû quitter son pays.

Cela n’a pas cessé. Cela ne cessera point.

A moins que tous et chacun décidions de nous opposer à ce bal de ripoux et qu’on montre en clair, selon la loi, comment l’illégalité et l’impunité transforment en coquins de jeunes représentants et serviteurs de l’Etat et qu’avant toute chose, on proclame le réveil de la dignité, l’épiphanie de l’aube.

* Directeur exécutif du Centre Œcuménique des Droits Humains (CEDH)

[1] http//wwww.alterpresse.org/spip.php…

 

Haïti: un espoir encore déçu?

Mario Renaud
L’auteur est directeur général du CECI.

Un énorme travail a été effectué en Haïti... (PHOTO: KENA BETANCUR, REUTERS)

Un énorme travail a été effectué en Haïti depuis le 12 janvier 2010. Mais beaucoup reste à faire.

PHOTO: KENA BETANCUR, REUTERS

Plusieurs d’entre nous ont pensé pendant les Fêtes à nos soeurs et frères d’Haïti vivant dans des conditions précaires depuis un an dans les camps, dans les tentes et abris temporaires.

L’état d’urgence demeure à la suite du séisme, une des plus grandes catastrophes de l’histoire, suivi d’un ouragan dévastateur et, maintenant, d’une épidémie de choléra. En dépit de toutes ces difficultés et celles de la logistique du scrutin présidentiel, comment expliquer que les Haïtiens soient allés voter en si grand nombre le 28 novembre? C’est l’espoir d’un vrai changement et d’une amélioration marquée de leurs conditions sociales et économiques qui les a animés.

Cet espoir sera-t-il encore déçu? Allons-nous nous désintéresser de leur sort pour passer à autre chose? Certes, notre solidarité a pu être éprouvée face à une certaine désorganisation de l’aide internationale, aux retards dans la refondation des institutions et le lancement des travaux de reconstruction. Avant tout, la population haïtienne a besoin que son espoir soit soutenu et accompagné. Nos compatriotes d’origine haïtienne feront tout pour que l’oubli et le désintéressement ne s’installent pas.

Mais il en va aussi de notre propre intérêt. D’abord, la communauté internationale doit s’assurer que le processus politique qui suivra soit démocratique, transparent, juste et équitable en vue d’assurer la légitimité du prochain gouvernement. Il s’agit des ingrédients essentiels pour être en mesure d’amorcer des réformes et poursuivre des efforts de réhabilitation et reconstruction des infrastructures physiques, sociales et institutionnelles du pays.

Le Canada et la communauté internationale investissent de grandes sommes en Haïti (deuxième récipiendaire de l’aide publique canadienne après l’Afghanistan) et on ne peut rester indifférents à notre futur partenaire.

Le prochain gouvernement haïtien ne pourra tout faire seul. Ses effectifs ont été décimés par le séisme et plusieurs sont partis pour aller se trouver un emploi ailleurs. Il devra mettre en place un partenariat solide et effectif avec les organisations de la société civile haïtienne, celles de la diaspora, ainsi qu’avec les organisations internationales pour consolider le plan national de reconstruction dans une perspective de développement durable, équitable, participatif et inclusif. Il devra exercer un vrai leadership pour guider et coordonner les priorités d’action des prochaines années. La communauté internationale devra accompagner ces efforts.

Un énorme travail a été effectué depuis le 12 janvier 2010 par nos partenaires haïtiens, avec notre appui. Mais beaucoup reste à faire. Dès les premières heures après le séisme, des centaines de bénévoles, en grande majorité de la communauté canado-haïtienne, des médecins, infirmières, ingénieurs, architectes, se sont mobilisés pour aller prêter main-forte à leurs compatriotes haïtiens.

Nous sommes témoins depuis plusieurs années des efforts de la population haïtienne pour améliorer son sort en dépit de toutes les difficultés. Cet espoir qui l’anime pour des jours meilleurs, nous le partageons. Il n’y a pas vraiment de raisons qu’Haïti ne s’engage sur la voie d’un vrai développement, que l’économie tant rurale qu’urbaine ne décolle, que la population n’ait accès à des services d’éducation et de santé de qualité.

Pour ce faire, le pays a besoin de la volonté démocratique et du leadership d’un gouvernement légitime, avec l’appui et l’accompagnement de sa population et de la communauté internationale. Tous ensemble, c’est possible de réussir.

 

« Pauvre Haïti ! »

Par Roland Paret / ALTERPRESSE / samedi 8 janvier 2011

Qui-vous-savez, catholique sans Évangile, sans Credo et sans messe, vodouisant sans lwa, sans vêvê et sans honfor, communiste sans Manifeste, sans révolution et sans projet, homme d’État sans sens de l’État, Qui-vous-savez pense que ce pays que vous connaissez est une terre que lui a laissée son père en héritage et qu’il peut à son tour léguer à n’importe qui. On ne sait quel contrat le lie à son poulain, on ne sait quel immonde secret que, seul, grâce à sa proximité, ce poulain peut couvrir, on ne sait, dans ce curieux attelage, qui tient qui par la barbichette, on ne sait qui, de ces étranges compagnons de lit, qui domine l’autre, on sait seulement qu’on ne peut laisser ce pays que vous connaissez galvaudé, sali, salopé par cet homme sans honneur, sans foi et sans dignité, qui veut le livrer à un être sans programme, sans scrupule et sans formation, à ce mousquetaire de l’esbroufe, à cet homme glauque à la réputation sulfureuse : non ce pays que vous connaissez ne mérite pas ça !

Quelle peur, à la fin de son mandat – qui pourtant avait commencé sous les plus beaux auspices, béni par « l’International » aussi bien que par le peuple, un mandat peut-être pas idéal mais le moins mauvais – s’empare de lui et lui fait perdre la lucidité et l’honnêteté dont il était crédité et qui l’avaient fait accepter comme l’homme du milieu, des compromis, le Rassembleur, celui qui pouvait réunir toutes les tendances de la mouvance de ce pays, celui qui pouvait le représenter en ces moments de controverses ? Est-ce cette fameuse terreur qui affole les souverains en fin de règne, qui s’aperçoivent que bientôt ils doivent « paraître devant le Tribunal de l’Histoire » et qui veulent prolonger leur pouvoir par héritier interposé ? Mais de cela, on sait que Qui-vous-savez s’en fout, « Après moi, le déluge ». Est-ce la peur de l’exil, comme le suggèrent les papiers de Wikileaks ? Il est vrai que dans une récente entrevue il déclare « qu’il n’a pas peur de l’exil ». À voir… A-t-il été effrayé par le refus de Méphistophélès d’acheter son âme en retour d’une prolongation de vie, c’est-à-dire de pouvoir ? Le pouvoir, on le sait, c’est la jeunesse et « le meilleur aphrodisiaque », a dit un homme politique. Et le diable a refusé ! On peut s’interroger sur le refus de Méphistophélès, lui qui est « une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien » : a-t-il eu peur, le diable, de faire affaire avec quelqu’un qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le mal ? Quelqu’un qui, quand il essaie de faire quelque chose de bien, ne réussit qu’à s’empêtrer dans les arcanes du Mal ? Et dans l’affolement de ces derniers temps, quelqu’un qui « même le mal, il le fait mal » ?

Ce pays que vous connaissez se trouve, une fois de plus, en l’un de ces moments où tout semble possible. On est dans un de ces moments que Gershom Scholem appelle « des moments malléables », des moments où un peuple dirigé par un chef lucide peut donner la forme qu’il veut à un temps donné ; les événements paraissent ductiles : est-ce que Qui-vous-savez se montre ce chef lucide, plein d’allant et de volonté ?

Les élections sont le lieu où le citoyen se mesure à l’Histoire et veut l’influencer, et peut-être le pourra-t-il. Les élections sont l’un des rares moments où la logique du système peut céder le pas à l’institution humaine – bien entendu, on ne parle pas ici des révolutions dont l’ère semble close – où le citoyen a l’impression qu’il peut, pour une fois, faire sauter le cadenas du système, dérouter la logique et la mettre dans des moules plus humaines. Ce n’est qu’une impression, dira-t-on, mais cette impression peut imprégner le réel et le transformer. On sait que pour certaines philosophies et pour certaines écoles scientifiques, c’est la conscience qui détermine le réel. Les élections sont le moment où l’on peut projeter sa conscience sur le vrai et le modeler. On sait depuis longtemps qu’il est tout aussi vain de chercher dans un supposé réel l’origine du système que dans un supposé code préexistant l’origine du réel. Mais il arrive toujours le moment où l’on peut couper, trancher et, ainsi, redynamiser le système et le réel. Une révolution, avant de se réaliser dans les faits, s’accomplit dans les idées, on le sait. Mais pour y arriver il faut des partenaires ! Il faut une élite, il faut un peuple. Et c’est là que se situe le grand péché de Qui-vous-savez. Car il a enlevé au peuple le moyen d’être un acteur : « Lente à croitre est valeur quand pauvreté l’accable. » C’est Samuel Johnson qui l’affirme. Il fait écho au mot de saint Augustin : « On ne peut penser à Dieu quand on a froid aux pieds. » Il est certain qu’il faut se méfier de la note mécaniciste chantonnée par le mot d’Augustin : cette note interdit la rupture, la coupure épistémologique, elle n’explique pas comment l’on peut passer, à un moment donné, d’un rêve à un autre rêve, d’un état à un autre état, elle condamne le citoyen à avoir les rêves de son état, et à avoir toujours les mêmes rêves. Passons…

C’est la vraie raison de Qui-vous-savez de s’opposer à l’augmentation du salaire minimum des ouvriers haïtiens : il veut que les « bourgeois », dont il pense faire partie en leur faisant les plus grandes concessions, l’acceptent parmi eux, il veut rester le seul maître du jeu, le seul avec ses nouveaux compagnons de jeu, les « industriels », les « propriétaires », qui, se trompant eux-mêmes sur leurs véritables intérêts pensent petitement qu’avant tout il faut faire des économies de chandelles et payer leurs ouvriers et leurs employés le moins possible, maintenir le salaire minimum le plus bas possible. Ils oublient, ces gens, que pour faire encore davantage d’argent il faut intéresser les « autres » à en faire aussi. On connaît le mot de Sacha Guitry : « Pour qu’une blague soit bonne, il faut trois personnes : celle qui la raconte, celle qui la comprend, celle qui ne la comprend pas, afin que la joie de celle qui la comprend et de celle qui la raconte soit décuplée par l’incompréhension de celle qui ne la comprend pas. » En économie politique, et en économie tout court peut-être, il me semble, au contraire, que tout le monde doit comprendre, que la joie de celui qui fait de l’argent est augmentée par le fait qu’il comprend le mécanisme d’engrangement de l’argent, que celui qui regarde la richesse du riche comprenne que l’on gagne de l’argent et sache comment il a fait pour gagner de l’argent ; et le riche saura d’autant mieux jouir de son argent qu’il sait que « tout travail mérite juste salaire », et que sa cuisinière, ses domestiques, ceux qui le servent le feront avec d’autant plus de loyauté et de zèle qu’ils savent que leur travail ont mérité leur juste salaire. Les riches savent que le « vrai argent, le gros fric », il ne peut le faire vraiment que s’il n’est pas le seul à gagner de l’argent. Les possédants n’auront pas cette peur affreuse, la peur de ce moment terrible où le peuple longtemps accablé, patient, soumis comme un bœuf malgré les privations, malgré les exactions, prendrait soudain le mors aux dents et se transformerait en taureau furieux qui détruit tout dans sa colère. Et le bœuf patiente depuis deux-cents ans…

— Et quelques poussières !

Le problème de ce pays que vous connaissez, c’est que justement ceux qui n’ont même pas le salaire minimum, les Lamour Dérance, les Caca Poule, les Mamzèl, les Alaou, les Petit Noël Prieur et autres Romaine la prophétesse, c’est-à-dire la majorité du peuple, n’ont jamais été intégrés à la société, n’ont jamais été un élément de la définition du pays auquel ils sont censés appartenir : niés, refoulés, ils ont toujours été laissés aux portes des salons de ce pays que vous connaissez. Tant qu’ils resteront « en dehors » il y aura des Lamour Dérance, des Caca Poule, des Mamzèl, des Alaou, des Petit Noël Prieur et des Romaine la prophétesse. De la même façon « qu’il faut que tout change pour que tout reste pareil », il faut, comme en avait eu l’intuition le fondateur de ce pays que vous connaissez, que tous puissent entrer dans les salons politiques pour que tous soient des Nobles ! Ce qui est terrible, ce qui conditionne l’existence des Lamour Dérance, Caca Poule, Mamzèl, Alaou, Petit Noël Prieur et Romaine la prophétesse, c’est qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de légitimer leur suggestion car pour eux, toujours, « lente à croître est valeur quand pauvreté l’accable », et la seule valeur dont ils disposent est la violence, la violence qui est un moyen, un pouvoir de nuisance, peut-être une expression, jamais une fin en soi : on l’oublie trop souvent. Ils ne sont pas prêts, comme les autres membres de la société, à renoncer au profit de l’État à la violence qu’ils subissent non seulement de la part de l’État mais aussi de la part de ceux qui soi-disant y ont renoncé au bénéfice de l’État. Or, pendant ce temps, on a assisté, et on assiste, dans ce pays que vous connaissez, à une socialisation des coûts et une privatisation des bénéfices : tous les citoyens de ce pays sont obligés de collaborer aux dépenses de l’État, mais seuls quelques uns profitent des bénéfices de l’État. Ceci dure depuis l’indépendance de ce pays. Et quand ils ne bénéficient pas directement des activités de l’État, ils volent, avec la conscience la plus tranquille. « Voler l’État, c’est pas voler. », disent les bourgeois de ce pays.

Au lieu d’essayer de régler ce problème en l’envisageant dans son ensemble, Qui-vous-savez a préféré procéder par « cas par cas », convoquer quelques « meneurs » et les dévoyer en leur offrant quelques privilèges, quelques sous : c’est assez dans sa manière, qui privilégie toujours la tactique aux dépens de la stratégie, le détail au lieu du tout, du plan, la technique à la place de la science. Il ne comprend pas que ce qui est en jeu, c’est qu’il n’y ait plus de conditions sociales, économiques, qui permettent l’existence des Lamour Dérance, Caca Poule, Mamzèl, Alaou, Petit Noël Prieur et Romaine la prophétesse. Il faut les éliminer non pas par des opérations policières, non par dévergondage de quelques leaders, mais par des initiatives économiques et sociales qui rendent impossible leur émergence.

Les salons politiques auxquels on faisait allusion, les seuls salons politiques qui existent, qui devraient exister, ce sont les bureaux de vote. Il ne devrait pas en avoir d’autres dans une démocratie. La décision doit rester au milieu, c’est-à-dire dans les urnes. Il faut faire que les Lamour Dérance, Caca Poule, Mamzèl, Alaou, Petit Noël Prieur et Romaine la prophétesse rencontrent les conditions qui leur permettent de penser à Dieu – ou au bien commun, ou à la Patrie, à n’importe quel noble objet et non pas uniquement à trouver des chaussures afin de ne plus avoir froid aux pieds – et faire en sorte que la pauvreté n’accable plus leur valeur, qu’elle puisse croitre, et qu’ils puissent la cultiver, la montrer. Il faut stopper, chez eux, l’évanouissement du désir, ce sentiment qui les accable que quoi qu’ils entreprennent, tout est voué à l’échec. Depuis deux-cents ans (et quelques poussières !) ces « gens-là » sont systématiquement écartés. Et en plus les gens « en dedans », les « bourgeois », les « aristocrates », ceux des salons, prétendent qu’on ne peut confier les affaires de l’État à « des ignorants, des analphabètes, ils ne savent rien ». On ne fait pas ici le panégyrique de l’obscurantisme, au contraire, on le condamne, on montre que ceux qui prétendent qu’ils savent sont non seulement des obscurantistes mais des ignorants. Il faut les voir se rengorger, se féliciter de leurs diplômes que le plus souvent ils n’ont pas, comme ce malotru qui prétend détenir un diplôme d’une école de génie de Suisse et qui s’estime apte à briguer la présidence de ce pays que vous connaissez, et qui très probablement ne sait même pas où se trouve la Suisse, qu’il confond avec un couteau, le couteau suisse à plusieurs lames : d’ailleurs le registraire de l’école en question a de sa voix douce déclaré que le nom de ce candidat à la présidence de ce pays que vous connaissez ne se trouve pas dans ses livres. On va sur son « site », comme nous, gens de l’Internet, disons maintenant, et sous la rubrique « Programme » on ne trouve rien, le blanc, un silence assourdissant. Comme son maître (ou son esclave ? on ne sait rien des relations de ces étourdissants « cavaliers polka »), il ne dit rien, ne promet rien, silence total, ce qui lui permettra, il l’espère, de rétorquer, comme le fait son mentor, à ceux qui lui reprocheront de ne rien faire « qu’il n’avait rien promis ». Mais comme dit Jünger dans une lettre à Heidegger, « le silence est la plus forte des armes, à condition que se dissimile derrière lui quelque chose qui mérite d’être tu ». Est-ce que le silence de ce… monsieur cache quelque chose qui mérite d’être tu ? Est-ce que son passé, les nombreux diplômes qu’il n’a pas, suggèrent une épaisseur de pensée, une présence, une philosophie ( ?), une probité, un sens du devoir, un dévouement à la chose publique, une abnégation, une présence patriotique, quelque chose de tellement évident qu’il n’a pas besoin de la mentionner ?

L’évanouissement du désir est la pire chose qui puisse arriver à un individu comme à un groupe d’individus : « la vie, n’est-ce pas la capacité de désirer » ? À constater, à chaque fois, à chaque tentative, que leurs essais sont écartés, ceux qui depuis deux-cents ans (et plus !), sont les bœufs enchaînés qui du matin au soir sans désemparer besognent à longueur de temps, perdent patience, perdent le désir, perdent le sentiment d’appartenir à un ensemble, perdent le sentiment de la vie, et ruent dans les brancards : ceux qui le leur reprochent sont des hypocrites ! « Il faut toujours laisser une porte de sortie à l’adversaire », dit quelque part un manuel chinois de stratégie. Or les paysans, les ouvriers, les « restavek » de ce pays ne sont pas, que je sache, des adversaires des hommes et des femmes au pouvoir dans ce pays, ils font partie du même ensemble, et ces hommes et ces femmes du Pouvoir ne laissent même pas à ces malheureux une porte de sortie ! Quand on ne laisse pas à l’autre une porte de sortie, on l’accule aux pires extrémités, car il n’a rien à perdre, on le force à la violence ! Qui-vous-savez le sait. Ou du moins devrait le savoir : il y a tellement de chose que Qui-vous-savez ne sait pas ! Le rat pris au piège est capable des pires extrémités. Le rat pris au piège est capable de se couper la queue pour s’échapper du piège qui le tient prisonnier, même s’il crève ensuite d’hémorragie. On demandait un jour à un boxeur ce qu’il ressentait en montant sur le ring. Il répondit : « C’est comme si j’étais dans un couloir, que des meutes de chiens enragés me courent après, que vous êtes devant moi et me barrez le passage : eh bien, je vous démolis ! » Ce peuple depuis deux-cents ans a des meutes innombrables de chiens enragés à sa trousse, il essaie de s’échapper, et les « bourgeois » lui barrent la route : attention au jour où il décidera de ne plus se laisser barrer cette route !

Ce pays que vous connaissez est à un moment déterminant de son histoire. Qui-vous-savez pense encore que l’époque du jeu des circonstances continue, alors que c’est le moment de se positionner par rapport à l’Histoire ! Pendant deux cents ans, la politique, dans ce pays que vous connaissez, n’existait pas, ou du moins elle se présentait sous des masques. Masque de la question de couleur, Mulâtres contre Noirs, masque linguistique, créole contre français, masque religieux, vodou contre christianisme, etc. C’était le règne de la « conjoncture ». Le règne des alliances de circonstance : « Tu me donnes ton Département, et je te donne le Ministère des Affaires Étrangères, on fait le deal ? » Le règne des échanges d’intérêts. Le règne des « politiques » de couloir, le règne où la « politique » se faisait dans les salons aux planchers cirés à miroir des « bourgeois » et non dans les urnes.

Ce pays que vous connaissez est redevenu « cette vaste communauté dont les différenciations sociales ne peuvent se muer en oppositions, qui s’est pétrifiée dans son désordre ». Le rôle du Président, en ces années décisives, est de convoquer la raison ; la mettre aux timons des affaires ; la raison : c’est-à-dire la modernité. 2010 est le moment où la politique apparaît sans masque, montre son propre visage, où, pour employer les mots de Hegel, elle « se construit sur son propre fond ».

Nous sommes encore, dans ce pays que vous connaissez, sous le règne du religieux, non de la raison qui (la raison) seule doit décider des formes de la liberté, de l’histoire et du pouvoir comme dans une société qui a accompli sa révolution industrielle. C’est – c’était ? Est-ce qu’il est passé ? – le moment de faire comprendre au peuple qu’il doit prendre sa destinée en main, et non plus seulement se référer à Dieu : « Aucune réalité historique ne peut d’elle-même se rapporter au plan messianique. » Et la résignation, qui fait peut-être partie sinon du plan de Dieu, du moins de celui des Églises, qui y trouvent leur compte – ne fait pas partie du plan de l’homme, du moins ne le devrait pas. Les échecs, dont la charge est de décourager l’homme, ne doivent pas décourager Sisyphe ! Le royaume de Dieu n’est pas la fin de la dynamique historique. Dans ce pays que vous connaissez, tous semblent s’en remettre à un plan insondable de Dieu, où l’homme n’aurait pas à intervenir, où son seul rôle se limiterait à approuver ou à geindre. Ce temps des élections est – était ? – le moment où l’homme de ce pays peut se transformer de croyant en citoyen. De croyant qui croit que tout ce qui arrive, la tyrannie, les tremblements de terre, la misère, le choléra, tout, la joie, le bonheur, la santé, l’orgasme et l’agonie, tout découle de la volonté de Dieu – en citoyen qui analyse la situation et conclut qu’un vote pour tel ou tel candidat, pour tel ou tel parti, doit signifier un choix l’engageant personnellement, en toute responsabilité, en son âme et conscience, un temps où il – le citoyen haïtien – sait que son action, est la cause de ce qu’il lui arrive et non pas une fatalité dont il n’a pas le contrôle ; les élections sont le seul moment où le peuple peut avoir – même si ce n’est qu’une impression, et ce n’est certainement pas qu’une impression – une emprise sur le réel. On se demande si Qui-vous-savez n’a pas intérêt à maintenir le peuple dans la croyance que Dieu et non lui, le peuple, est maître de son destin : pendant ce temps lui, le Président, engage le pays sur la route qu’il veut. C’est particulièrement vrai dans ce pays où tout se rapporte à Dieu, où tous les mouvements convergent vers Dieu.

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de renier la part de sacré qui est en nous, d’ailleurs nous ne le pourrions pas, d’ailleurs nous ne le voulons pas ; il s’agit au contraire de l’assumer, ce qui est seulement possible quand on peut « faire la part des choses » : donner au religieux ce qui est au religieux et au politique ce qui est au politique, et les bœufs seront bien gardés. Ceci n’est possible qu’en maintenant la distance que nous devrions établir entre ces phénomènes entre eux, entre ces phénomènes et nous. On doit se détourner du règne du religieux ; on doit se tourner vers la raison qui (la raison) seule doit décider des formes de la liberté, de l’histoire et du pouvoir comme dans une société qui a accompli sa révolution industrielle : du règne du religieux, donc, encore, hélas, où un pasteur, Vladimir Jeanty, peut décider de détruire – et qui effectivement détruisit – un musée qui conservait les acquis parmi les plus nobles de l’être de ce pays, de vouloir « désacraliser » le Bois Caïman, « cérémonie qui fut un pacte entre Satan et les habitants de ce pays ». L’être politique voudra conserver tout ce qui le fait, y compris ce qu’il y a de religieux dans sa composition, et même « l’affleurement des signes illicites de la nuit », mais en les assignant à sa place, à leur place, en conservant au musée ce qui doit y être conservé, en réservant à l’église sa profession de foi, et en mettant dans les urnes ce qui doit y être déposé. On doit proclamer la fin de la confusion des genres ! Il n’est quand même pas normal qu’en plein vingt et unième siècle, des Chrétiens tuent une cinquantaine d’adeptes du vodou sous prétexte qu’ils sont responsables du tremblement de terre et du choléra ! Il n’est pas normal que sous le regard complaisant du Pouvoir – de ce qui en reste – une guerre de religion autorise le massacre de concitoyens sous ce fallacieux argument qu’ils sont d’une autre religion ! La religion de la majorité des habitants de ce pays que vous connaissez !

En fraudant, en manipulant les élections, en remplissant les urnes de bulletins falsifiés qui avantageaient son mignon, Qui-vous-savez commet encore un crime plus grand. Les élections étaient le moment en effet où la société de ce pays pouvait parvenir à l’histoire. Même si Claude Lefort a souligné que « pour le malheur de Hegel » les sociétés du genre de ce pays que vous connaissez ne sont pas, parce que ce sont des sociétés d’avant l’Histoire, « car l’Histoire ne nait qu’avec l’État » qui dans ce pays est faible, d’aucuns disent inexistant, la société a quand même quelque existence car « elle ne peut être résorbée dans l’Histoire ». La société de ce pays que vous connaissez a laissé des traces, des signes qui tous se rapportent à un certain « vivre-ensemble », des signes que peuvent énumérer les chroniqueurs et qui témoignent de son existence à travers un certain parcours. Cependant il n’en reste pas moins vrai que cette « humanité silencieuse mais agitée, changeante, reste impuissante à devenir ». Le vote, choisir un candidat, aller voter, les élections, sont – étaient ? serait-ce trop tard ? – l’acte qui allait permettre au « citoyen » d’ouvrir cette porte qui lui avait été fermée au lendemain de son indépendance et de pénétrer avec force, avec assurance, dans l’Histoire.

Ce n’est pas la première fois que ce pays frappe à la porte de la modernité. Ces moments sont récurrents et n’aboutissent pas, hélas. L’histoire des luttes d’étudiants n’est pas que l’histoire des luttes pour la conquête de droits académiques et universitaires. Elle est aussi l’histoire des tentatives d’un groupe de la société pour conceptualiser les problèmes, les soustraire à l’irrationnel, les mettre dans l’orbite du noumène, essayer de manipuler des catégories opératoires pour lire la réalité et la changer. De par leur statut, les étudiants – Walter Benjamin l’a bien montré – sont naturellement voués à l’apprentissage du concept, à son maniement. On le constate bien en lisant le livre de Claude B. Auguste sur l’histoire de l’UNEH. Ce livre montre les efforts répétés des étudiants pour écarter l’irrationnel de leurs décisions et mettre la raison comme organisatrice de leurs pulsions. Le livre de Claude B. Auguste énumère les différentes tentatives des étudiants de ce pays que vous connaissez, les tentatives d’étudiants de plusieurs générations, pour essayer de faire aboutir la raison à la domination, au pouvoir. Mais les étudiants, dans tous les pays du monde, constituent une minorité, dans ce pays que vous connaissez encore davantage. Les étudiants sont les seuls à vouloir naturellement faire appel au concept plutôt qu’à la religion pour comprendre la réalité, leur place dans cette réalité et les aider à décoder cette forêt de signes mystérieux et vertigineux qu’est la vie. Ils sont les premiers et peut-être les seuls à comprendre que la justice, surtout en ce qui concerne les relations de l’État et des citoyens, ne doit pas seulement être « conçue comme vertu de la distribution ou de l’égalité : la justice est pure harmonie politique, et c’est ce qui explique qu’elle soit exemplairement la vertu des gouvernants, alors que la modération est la vertu de tous les groupes ». Les étudiants, Claude B. Auguste le montre, jouent avec les concepts. « Jouer c’est se placer pour un moment dans une situation imaginaire, c’est se plaire à changer de milieu. », dit Merleau-Ponty. Les étudiants, en ce sens, « changent de milieu » tout le temps, c’est leur passe-temps favori. Ils imaginent des situations, les examinent sous toutes leurs faces, jugent les « pour » et les « contre », et poussent jusqu’au bout leur logique. En plus, ils ont ce que n’ont plus leurs aînés : la passion, et ils marient avec la plus extrême facilité la logique et la passion. Ils sont vivants car ils ont « la faculté de désirer ». En dansant, en faisant l’amour, ils tracent les pas de deux et les grands écarts de la logique, qui sont inséparables des pas de deux et des grands écarts de l’Histoire. Ce qu’il y a de fascinant dans le livre de Claude B. Auguste, ce sont les préparations (au sens chimique de ce terme) des étudiants qui savent que leur destin n’est pas individuel, qui agitent leurs fioles, attendent les réactions (toujours au sens chimique) et sont prêts à essayer de comprendre les résultats, qui essaient de trouver leur bonheur dans le bonheur collectif, qui savent que ce bonheur ne peut être égoïste, qui savent que ce bonheur pour être doit être général. Quel dommage que les étudiants, plus tard, en vieillissant, perdent le sens du bonheur commun ! Quel dommage que « la réalité », et surtout les « réalités de la vie », frappent à la porte de leur conscience et leur font oublier leurs rêves de jeunesse ! Cette laïcisation du processus de décisions que constituent les élections, de leur soustraction de l’emprise de la fatalité, voilà ce que vicient les fraudes électorales, voilà où est le péché. Ces fraudes empêchent le citoyen de comprendre son malheur, de l’attribuer à des causes bien rationnelles, et le force à continuer à croire que ce malheur est « naturel »…

Les échecs des étudiants de ce pays sont paradigmatiques, dans ce domaine, des échecs de ce pays. Ils se résument dans le fait que toujours dans l’histoire de ce pays le choix se fait en faveur des Nord Alexis plutôt que des Anténor Firmin : quelle est cette fatalité ? !

Ce ne sont plus les grands Électeurs qui désormais feraient l’histoire, mais les urnes. Qui-vous-savez ne comprend pas le désabusement des gens « en dehors » qui pour une fois décident de mettre leur empreinte sur le Temps, sur l’Histoire, qui décident de se faire un nom, et qui se voient dépossédés de leur vote ! C’est comme si Prométhée, après avoir donné le feu aux hommes, le leur ôtait ! Pis : c’est comme si « après avoir mis dans le cœur des hommes l’espoir qui fait vivre » il le leur retirait ! Qui-vous-savez sait – ou du moins il devrait le savoir, s’il ne le sait pas c’est qu’il n’est pas digne du poste qu’il occupe – que c’est grâce à l’espoir que l’avenir existe. Le tort de Qui-vous-savez, j’allais écrire son crime, est justement de nous ramener au règne de la conjoncture, des alliances de circonstance, des parlotes de couloirs. Qui-vous-savez ramène ce pays que vous connaissez des temps et des années en arrière, il l’a installé de nouveau dans la conjoncture, il l’a fait sortir de l’histoire. Quelle saloperie ! Mais il y a une nouvelle donne : c’est que le populo », ce citoyen en devenir, ce « work in progress » – et c’est ce que le « bourgeois » ne se rend pas compte, ne veut pas se rendre compte – ce que ces « bourgeois » de ce pays ignorent ou veulent ignorer : c’est que « l’homme du peuple », comme on le nomme, sait, tout au moins soupçonne, depuis quelques élections, qu’il n’est peut-être plus taillable et corvéable à merci comme jadis, qu’il a des droits. Des droits de citoyens, de citoyens qui ont, entre autres droits, le droit de vote. Et s’il ne le sait pas, il est en train de s’en rendre compte.

Comment réagira-t-il, Qui-vous-savez, le jour où il entendra l’interpeller, traversant les années, les siècles et les espaces – bruit lointain du temps – une voix rude, une voix martiale, cette voix qui l’apostrophera sans ménagement ? Celui à qui appartient cette voix ne connaît pas la peur, la prudence, les contorsions sémantiques, et il nomme carrément les êtres et les choses, il nomme carrément un chat un chat : « René Préval ! », dira la voix pleine de fureur de Dessalines, « René Préval, qu’avez-vous fait de mon peuple ? »

— Comment avez-vous osé ? Comment osez-vous transformer en affaires personnelles les intérêts de mon pays ? Je vous attends, René Préval ! Croyez-vous que j’ai créé ce pays pour votre avantage personnel ? Prenez garde à vous ! Je vous attends !

Comment réagira-t-il, à ce moment-là, le président de ce pays que vous connaissez, René Préval, Président d’Haïti ?

C’est que Dessalines s’est rendu compte que ce que ceux qui s’indignent – quand ça fait leur affaire ! – de voir « la terre sacrée de Dessalines » « livrée à l’Étranger », que cette « terre sacrée de Dessalines n’a jamais profité qu’aux bourgeois, que le simple paysan, que le prolo, tous ces gens « en-dehors » n’ont jamais obtenu un sou de cette terre sacrée de Dessalines que pourtant ils cultivent du matin au soir. C’est encore un tour de passe-passe des propriétaires haïtiens : socialisation du patriotisme, privatisation des profits tirés de la « terre sacrée de Dessalines », socialisation des devoirs vis-à-vis de la patrie (« Défendons la terre sacrée de Dessalines contre l’emprise de l’Étranger ! »), privatisation des privilèges liés à la possession de cette terre (« À nous les profits ! »).

En vérité, on est au cinquième acte d’une pièce de théâtre dont on ne sait même pas si elle est une tragédie, une comédie, un drame. Cette chose extraordinaire, l’histoire d’Haïti, qui a commencé comme une épopée, s’effiloche en lamentable bouffonnerie. René Préval, à la veille du départ d’Aristide, disait à qui voulait l’entendre : « Il faudra, à la première occasion, demander à Jean-Bertrand Aristide comment, pourquoi, il a permis à cette conjoncture d’aboutir à ce désastreux résultat… » Il faudra demander à René Préval, à son tour, comment a-t-il pu laisser se transformer les promesses de son début de mandat, où tout le monde l’acclamait, en cette déroute de sa fin de mandat, où tout le monde le vilipende. Lui qui était entré en scène acclamé de tous, lui sur lequel le destin semblait avoir imposé les mains, lui qui semblait avoir été adoubé par la conjoncture (hé oui !), comment a-t-il fait son compte pour sortir aussi honteusement de scène ? Comment a-t-il pu rater ainsi sa sortie ? Il est, paraît-il, l’homme le plus haï d’Haïti ! Pourtant il prétend, on l’a lu dans les papiers de Wikileaks, être l’homme « qui connait le mieux Haïti et les Haïtiens ». On se demande où il a acquis cette science. C’est peut-être la conviction d’être le meilleur connaisseur d’Haïti qui le porte à faire fi des conseils, des suggestions, des mises en garde, de son entourage. Qu’est-ce donc qui lui est arrivé ? Pourquoi est-il devenu sourd à tout ? « Il n’écoute plus personne ! »

« Zeus rend fou celui qu’il veut perdre. »
C’est dans Homère. (Je crois…)
Et puis, « Le méchant fait toujours une œuvre qui le perd. »
C’est dans la Bible.
Mais, pour nous rassurer, il y a ceci :
Celui qui met un frein à la fureur des eaux
Sait aussi des méchants arrêter les complots. » C’est dans Jean Racine.

S’il n’était question que du destin d’un pays, d’un peuple, on aurait pu se contenter de murmurer en haussant les épaules : « Pauvre type ! » Mais voilà : il s’agit de l’avenir d’Haïti, il s’agit de l’avenir du peuple haïtien. Et on est obligé de s’écrier : « Pauvre Haïti ! »

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