Leslie Péan: Le départ de Préval, une nécessité absolue du moment

26 Jan

Le départ de Préval – Une nécessité absolue du moment

Par Leslie Péan / AlterPresse / mardi 25 janvier 2011

Devant les dernières manœuvres intentées par le président Préval dans le but de prolonger son mandat et les risques qu’il plonge le pays dans une crise encore plus grave, une conclusion s’impose : le président Préval doit partir dans les meilleurs délais, le 7février au plus tard. Sa politique met la vie du peuple haïtien en danger. La communauté internationale est très embarrassée par la dégradation accélérée de la conjoncture politique créée par son refus de se plier aux recommandations de l’OEA.

Lors des élections partielles de 2009, l’opposition démocratique avait sonné l’alarme contre le Conseil Électoral Provisoire (CEP). Après le séisme du 12 janvier 2010, elle avait déclaré que, pour de nombreuses raisons, la priorité n’était pas l’organisation des élections. Le président Préval n’a voulu écouter personne. Ni les partis, ni la société civile, ni les voix éclairées venant de l’étranger [1]. Méprisant les deux millions de sinistrés et déplacés vivant sous les tentes, il a voulu organiser à tout prix des élections frauduleuses avec un CEP totalement sous son influence afin de choisir son remplaçant. L’appui des soldats de la MINUSTAH lui suffit pour diriger l’État-voyou.

Son crime politique a été longuement prémédité. Dès la fin de 2009, il avait échafaudé le plan d’organisation des élections législatives frauduleuses des 28 février et 3 mars 2010 afin de s’assurer la majorité requise à la Chambre pour amender la Constitution et briguer un troisième mandat. Le chant des sirènes de Préval avait charmé certains secteurs de la communauté internationale peu hostiles à la continuation de son gouvernement. L’éditorial du New York Times du 10 mai 2010 appelait aux élections en novembre en Haïti en déclarant « Haïti a besoin d’un gouvernement légitime issu d’une élection légitime. Que la campagne commence ! » [2] Mais les plus avisés, conscients que l’arme la plus importante de Préval était le temps, refusèrent de se laisser berner. Voyant que Préval s’arrangeait pour jouer les prolongations et garder le pouvoir après le 7 février 2011, Edmond Mulet, représentant du Secrétaire général des Nations Unies, annonça le 27 mai la convocation d’élections générales pour le 28 novembre 2010.

De 1996 à nos jours, les élections organisées par le gouvernement Préval ont toutes abouti au chaos et ajouté de nouvelles dimensions à une crise politique sans fin. Les craintes exprimées par les démocrates ont été justes et les élections du 28 novembre se sont révélées une catastrophe. Ce n’est donc pas une curieuse coïncidence que le CEP ait falsifié les feuilles de pointage des bureaux de vote envoyées aux centres de tabulation des votes. La couleur était déjà annoncée dans les multiples entorses faites à la loi par le CEP dans les six mois qui ont précédé l’organisation du scrutin.

L’assassinat de Robert Marcello

La politique du gouvernement Préval met la vie du peuple en danger. Préval s’est lié à des gangsters pour semer la peur dans la population. Les kidnappings et autres enlèvements continuent de grimper dans une atmosphère d’insécurité qui affecte toutes les couches de la population. Depuis le 12 janvier 2011, jour de la commémoration du séisme, les ravisseurs des réseaux criminels ont repris du service [3]. On dirait des cellules dormantes qui sont réactivées avec une précision d’horloge surtout dans les conjonctures de crise politique. De fortes rançons sont exigées par les ravisseurs quand ils ne décident pas de passer à l’exécution. C’est le cas avec l’assassinat du professeur Anil Louis Juste survenu le 12 janvier 2010. Des cadres supérieurs comme Robert Marcello, membre de l’Organisation du peuple en lutte (OPL) et coordonnateur de la Commission nationale des marchés publics (CNMP), ont été enlevés et assassinés. Le meurtre de ce cadre intègre, symbole de la lutte anti-corruption, est symptomatique du pourrissement de la situation socio-économique. Ce dernier s’opposait aux exactions financières du régime, entre autres à la dilapidation des 197 millions de dollars mis à la disposition de la Petrocaribe par le Venezuela, et au financement occulte du Centre national des équipements (CNE) dirigé par Jude Célestin.

Ensauvagement macoute et criminalisation du politique

La politique du gouvernement Préval met la vie du peuple en danger. Cette politique continue celle des partisans de François Duvalier qui se sont livrés à toutes sortes d’activités criminelles, dont le commerce de la drogue, sous le gouvernement de son fils Jean-Claude et de ses successeurs. Le scandale de stupéfiants de Lavaud dans le Nord-Ouest dans lequel furent impliquées en 2008-2009 de nombreuses personnalités judiciaires et politiques atteste de l’implication des produits du crime dans la vie publique. Le séisme de Duvalier est perceptible non seulement dans les bidonvilles qui entourent la capitale mais aussi au niveau de l’éducation et des consciences. Duvalier fait intérioriser aux Haïtiens l’idée que les ressources de l’État sont la propriété privée des détenteurs du pouvoir politique. Préval continue cette politique de malheur avec les fonds de Petrocaribe et l’assassinat des cadres comme Robert Marcello qui osent lui tenir tête.

Nous avons eu à souligner les rapports entre la politique de Préval et celle de Jean-Claude Duvalier. Le tremblement de terre a été pour certains le masque pour cacher leurs convictions qui s’étiolaient et leurs capacités d’engagement qui se flétrissaient. Nous avions annoncé le danger dès le 14 mars 2010 dans un article intitulé Le cataclysme des Duvalier et celui du 12 janvier 2010 [4]. Le propos est encore d’actualité à un moment où la peur se généralise pour effrayer par des menaces de mort tous ceux et celles qui osent se révolter contre cet ordre de choses. Sous le gouvernement Préval, le dispositif tonton macoute subit une mutation et encourage l’anarchie des gangs armés se livrant aux enlèvements, aux kidnappings et aux assassinats. Les répliques terrifiantes du séisme duvaliérien ne diminuent pas avec le temps. Chaque année apporte son lot de cadavres. La mutation du tonton macoutisme en insécurité généralisée a créé un ordre cannibale dont le peuple haïtien cherche à se libérer par tous les sacrifices, y compris l’émigration sauvage.

Une volonté de puissance

La politique du gouvernement Préval met la vie du peuple en danger. Contrarié dans son projet de se perpétuer au pouvoir à travers l’opération Jude Célestin, le président René Préval s’est engagé dans une véritable course d’obstacles dont l’élément le plus récent est le retour de Jean-Claude Duvalier en Haïti le 16 janvier 2011. Il s’agit pour le président Préval de faire diversion pour ne pas donner suite aux recommandations du rapport de l’Organisation des États Américains (OEA) sur les élections frauduleuses du 28 novembre 2010. Une audition chez un juge d’instruction semble être orchestrée pour détourner l’attention et permettre au CEP de violer en catimini d’abord, puis sereinement, le processus électoral et pour habiliter Jude Célestin à passer au second tour ou à participer à de nouvelles élections bidon. Une mise en scène appelée à prendre de l’ampleur. Une mise en scène adossée à un simulacre de procès contre Jean-Claude Duvalier.

Depuis 2009, le poids de la clientèle duvaliériste s’accentue sur le terrain politique. La propulsion de Jean-Robert Estimé, ancien ministre des Affaires Étrangères du gouvernement de Jean-Claude Duvalier de 1982 à 1985, comme directeur du projet Winner (Watershed Initiative for National Natural Environmental Resources) est un pas dans cette direction. Ce projet financé en octobre 2009 à hauteur de 126 millions de dollars par l’USAID pour une période de cinq ans fournit aux paysans des intrants agricoles (semences, crédits, outillages, engrais). En mai 2010, il a été dénoncé par le Mouvement Paysan Papaye (MPP) pour avoir distribué gratuitement des semences d’organismes génétiquement modifiés (OGM) aux paysans, contribuant à l’élimination des semences locales et à l’accroissement de la dépendance du paysan de l’agrobusiness. [5].

Pour satisfaire sa volonté de puissance, le président René Préval a fait alliance avec des barons duvaliéristes dans l’espoir de sortir de son isolement grandissant. Après l’échec de sa tentative de mettre en selle Jude Célestin grâce au soutien actif de l’ancien tonton macoute Rony Gilot pour l’organisation de sa campagne présidentielle, le président René Préval revient avec le même produit sous un autre emballage. Comme un éclair dans le ciel de la contestation électorale du 28 novembre 2010, le président Préval veut à nouveau brouiller les cartes pour éviter toute décantation. D’où son offensive pour concentrer l’opinion publique autour de Jean-Claude Duvalier. Une espèce de comédie … assez tragique. L’ex-président Jean-Claude Duvalier est responsable des crimes infligés par les sbires de son régime au peuple haïtien de 1971 à 1986. Au même titre que René Préval pour les crimes perpétrés contre Robert Marcello et d’autres disparus ainsi que pour les crimes économiques commis au cours de ses deux mandats. Dans les acrobaties des présidents du cirque politique en Haïti, les numéros de Jean-Claude Duvalier et de René Préval sont les mêmes en matière de vols, de répression et de pillages des deniers publics. Ce sont des numéros de gangsters dont la politique économique a consisté à renforcer la dépendance économique de notre pays à l’égard des pays développés en encourageant la mort de l’agriculture paysanne et l’épanouissement de l’industrie d’assemblage de sous-traitance. L’ex-président Clinton s’est même repenti en 2010 d’avoir contribué à tuer la production de riz en Haïti par des mesures qui, au bout du compte, ont profité seulement à quelques fermiers de l’Arkansas. Le président Préval a toujours été un adversaire acharné de l’organisation de la vie politique autour des partis. Il a orchestré l’émergence de « particules » autour d’individus afin de cultiver l’atomisation politique. Parfois ces « particules » ont mis en branle une agitation sociale en rapport inverse avec leur représentativité. C’est ainsi que le président Préval a décidé de décourager la participation électorale en s’appropriant le CEP. Un piège dans lequel les démocrates ne sont pas tombés. Ayant compris que les « particules » agissent contre toute agglomération, donc contre la formation de vrais partis, et que les élections sont un moyen idéal de neutralisation, les démocrates sont descendus dans l’arène. Un tel processus de clarification a permis aux luttes démocratiques d’avancer.

La société haïtienne a été salie par le duvaliérisme. La boue et l’odeur excrémentielle des tontons macoutes ne peuvent être passées sous silence. Et on ne peut pas simplement ignorer leur obscénité et leur souillure. Vingt-cinq ans plus tard, le processus de décantation piétine encore. Si les « particules » ne sont pas tombées plus vite, c’est parce que la charge négative qu’elles entretiennent trouve un support dans les pratiques populistes de gauche et de droite maintenues par l’anarchie. Il reste encore bien des clarifications à opérer si l’on veut extirper ce mal du paysage haïtien.

Dans le processus d’épuration des eaux usées, il faut séparer la boue de l’eau, puis éliminer les particules nocives pour rendre l’eau potable. De même, dans la vie politique haïtienne, il faut éliminer la boue duvaliériste pour que puisse émerger une pensée débarrassée de la férocité introduite par ce courant politique dans les rapports sociaux. Le duvaliérisme est une pensée de haine que les continuateurs d’aujourd’hui essaient de rafistoler avec plus de religiosité encore que dans la religion. La terreur duvaliériste a engendré une bestialité sans commune mesure, et mis en marche des structures mentales qui font du pouvoir politique une machine à défoncer, à astreindre et à tuer.

Le temps de la révolution est arrivé

Ironie de l’histoire, le retour de Jean-Claude Duvalier accentue les contradictions du prévalisme finissant. La présence de Jean-Claude Duvalier sur le sol haïtien jette un éclairage nouveau sur les pratiques de René Préval. Ses forfaitures ne peuvent plus être acceptées car elles ruinent Haïti. Ses actions contre la Chambre des Députés, contre le Sénat, contre l’organisation d’élections libres, honnêtes et sincères le disqualifient pour rester à la tête du pays ne serait-ce qu’un jour de plus après l’expiration de son mandat le 7 février 2011. Ses excès avec les groupes de gangsters ont plongé le pays dans l’insécurité et l’anarchie. Le président Préval a démontré qu’il n’a pas la sagesse d’un prince. Comme l’a prescrit le philosophe John Locke, dans ce genre de situations, il faut faire appel au peuple qui « lui a confé¬ré l’autorité dont il est revêtu, et qui, par conséquent, sait quelles bornes il a mises au pouvoir de celui entre les mains duquel il a remis les rênes du gouver¬ne¬ment [6]. » Le peuple haïtien se doit de descendre pacifiquement dans les rues comme l’a fait le peuple frère de Tunisie pour se débarrasser du président Ben Ali.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a dit en clair que « les choses doivent changer » en Haïti. La volonté du président Préval de garder le pouvoir après le 7 février 2011 fera perdre à Haïti le capital de sympathie des autres peuples et gouvernements de la planète. Le président Préval agit d’une manière irresponsable, contraire à l’intérêt national et cause de lourds préjudices à la nation haïtienne. Les conséquences de son entêtement à rester au pouvoir risquent d’être terribles en termes de souffrances et de vies humaines. Le gouvernement de Préval est entré en guerre contre les Haïtiens. Il faut lui donner une réponse appropriée à ses méfaits.

Dans la lettre écrite par Thomas Jefferson à James Madison le 30 janvier 1787, le troisième président américain disait : “Je crois qu’une petite rébellion de temps à autre est une bonne chose et elle est aussi nécessaire dans le monde politique que les orages le sont dans le monde physique [7].” Tant les analyses approfondies que les approches de surface aboutissent à la même conclusion : le peuple haïtien doit se mobiliser pour faire partir le gouvernement Préval. Refusons les discussions sur le sexe des anges ! Peu importent les motivations des uns et des autres, seules les actions concrètes nous intéressent.

Le peuple haïtien doit être un acteur de sa propre délivrance. La multitude doit utiliser sa force pour neutraliser la violence du tyran. Le mouvement social et démocratique se doit d’effectuer un virage radical. Les frustrations ont atteint des sommets jamais connus auparavant et sont ressenties dans toutes les couches sociales. C’est la dernière ligne droite pour cerner le tikoulout et le bakoulou qui sont les tares constitutives de notre société. La marmite est en train de bouillir. Le plein feu démocratique contre Préval est à l’ordre du jour. Désobéissance civile, grève générale, marches des provinces sur la capitale, manifestations multiples, blocage des routes sont quelques-uns des éléments de la stratégie à mettre en place pour faire partir ce régime d’éteignoir. Même ceux et celles qui sont dans la garde rapprochée de Préval peuvent contribuer en lui donnant le coup de pied de l’âne. La patrie leur sera reconnaissante. Le peuple haïtien vit un temps de mobilisation pour l’action finale. La bête est traquée. Le peuple haïtien doit lui donner le coup de grâce.

[1] Haiti : No Leadership—No Elections, A report to the Members of the Committee on Foreign Relations, United States Senate, One Hundred Eleventh Congress, Second Session, Washington, D.C., June 10, 2010.

[2] « A Good Election Would Help », New York Times, 10 Mai 2010.

[3] Gérard Jeanty Junior, « Recrudescence des actes de kidnapping, Le Nouvelliste, 17 janvier 2011.

[4] Leslie Péan, « Le cataclysme des Duvalier et celui du 12 janvier 2010 », AlterPresse, 15 mars 2010, http://www.alterpresse.org/spip.php…

[5] Jean-Michel Caroit, « Les paysans haïtiens refusent l’aide de Monsanto », Le Monde, Paris, 2 juillet 2010.

[6] John Locke, Traité du gouvernement civil (1690), UQAC, Canada, 2002, p. 153

[7] Thomas Jefferson, “A letter to James Madison, Paris, January 30 1787” dans The portable Thomas Jefferson, Peterson, M.D (ed.), New York, Viking, 1975, pp. 415-421.

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